Rien n’est trop beau pour les gens ordinaires de Marina Lewycka

Rien n'est trop beau pour les gens ordinairesIl y a beaucoup de gens « ordinaires » dans le dernier roman de Marina Lewycka, des gens comme tout le monde, qui, pense-t-on d’abord,  n’ont probablement pas d’histoire. Et pourtant, quand l’auteur d’origine ukrainienne se penche sur eux, c’est bien leur richesse qui saute aux yeux tant l’empathie et la tendresse de l’auteur pour ses personnages sont grandes. Parce que rien n’est trop beau pour les gens ordinaires, voici un roman pour eux, sur eux, pour les sortir de l’anonymat.

On suit parallèlement Berthold Sidebottom et Violet. Lui est un acteur de théâtre vieillissant qui est retourné vivre chez sa vieille mère dans son appartement londonien. Elle a vint-trois ans, est originaire du Kenya et vient d’emménager dans l’immeuble, en attendant mieux. Elle a décroché un poste intéressant dans la City, elle est motivée et prête à conquérir le monde. Il est dépressif, et ce n’est pas la mort soudaine de sa mère adorée qui va arranger les choses.

Et voilà que les services de la ville lui cherchent des noises car le bail était au nom de sa mère et que l’appartement est bien trop grand pour lui seul. Il décide d’héberger la voisine de lit de sa mère à l’hôpital, une vieille Ukrainienne nommée Inna qui parle un sabir réjouissant. Elle se fera passer pour sa mère auprès des services sociaux. Mais pas auprès des voisins bien sûr… à moins que ce ne soit l’inverse, Inna ne sait plus bien… Il faut dire que la morte a eu trois mari et que la situation est un peu complexe.

On prend d’abord Berthold pour un looser sans intérêt et Violet pour une ambitieuse. Puis il apparait bien plus fragile qu’ordinaire, sa tristesse est touchante sans jamais être larmoyante. Car Rien n’est trop beau pour les gens ordinaires est souvent drôle et ne s’appesantit jamais sur les malheurs des uns et des autres même si les habitants de l’immeuble vivent souvent dans des conditions très précaires que l’on découvre progressivement. Ils vont s’unir pour lutter contre des promoteurs qui souhaitent raser les cerisiers du jardin pour construire un autre immeuble, de standing celui-là, juste sous leurs fenêtres.

Quelques mots sur cet immeuble atypique. Il a été conçu par Berthold Lubetkin, architecte d’origine russe dans la lignée de Le Corbusier, à la tête de l’agence Tecton. Il était « l’architecte du peuple« , de ceux qui « ne construisaient pas seulement des appartements, ils construisaient une société totalement nouvelle« . Le projet était d’intégrer la solidarité dans les structures du bâtiment.

L’escalier de Bevin Court à Islington, conçu par Berthold Lubetkin

Soixante ans plus tard, la mixité est totale.

Elle est sidérée par la diversité des gens qui vivent là. Derrière chaque porte, elle semble tomber sur quelqu’un qui vient d’un autre continent. Deux Chinoises l’écoutent sur le seuil en pouffant de rire de manière incontrôlable. Un vieux monsieur avec un accent d’Europe de l’Est, qui porte des lunettes cassées retenues par un bout de scotch d’emballage, l’invite à entrer pour lui montrer sa boîte de vitesse de tracteur. Une petite femme maigre et sèche, à l’évidence une artiste, vient lui ouvrir, couverte de peinture, une tache mauve sur le nez. Il y a des gens d’Europe, d’Amérique latine, d’Inde, du Pakistan, de Chine et d’autres dont elle n’a aucune idée des origines.

Et c’est bien de solidarité dont il s’agit dans ce roman, à travers des tranches de vie qui tournent parfois au cocasse et à la franche rigolade. Berthold, narrateur à la première personne cite sans cesse Shakespeare et compare sa carrière à celle de George Clonney né le même jour que lui. On imagine un film où les acteurs auraient de vraies tronches, avec une jeune Violet débarquant parmi ces locataires un peu fous. Son travail à elle l’amène au service « gestion de fortune » d’une grande compagnie et elle doit monter des sociétés écrans dans des paradis fiscaux pour des millionnaires corrompus, dont certains issus de son propre pays. Ses convictions vacillent alors d’autant plus qu’elle se rend compte dans l’immeuble de la misère et de la détresse psychologique des petites gens.

Le Madeley Court, nom de l’immeuble fictif de Lubetkin, est devenu à la faveur d’une chute de lettres le Mad y ourt, la yourte folle et cette folie douce contamine, attendrit et concerne de plus en plus le lecteur. Certaines scènes franchement grotesques (l’enterrement de la mère) sont moins crédibles car elles tournent à la farce improbable mais elles sont rares. La tonalité du roman est juste et sensible, tournée vers l’humanisme social et l’écoute des autres sans être pontifiant.

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Rien n’est trop beau pour les gens ordinaires

Marina Lewycka traduite de l’anglais par Sabine Porte
Les Deux Terres, 2017
ISBN : 978-2-84893-255-2 – 446 pages – 22,90 €

The Lubetkin Legacy, parution en Grande-Bretagne : 2016

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12 commentaires sur “Rien n’est trop beau pour les gens ordinaires de Marina Lewycka

  1. Je le note, mais j’en ai un autre de l’auteure dans ma PAL d’abord ..

    • Sandrine

      Je crois qu’elle a particulièrement rencontré le succès avec une histoire de tracteur…

  2. keisha

    Mes biblis boudent l’auteur, dommage…

    • Sandrine

      Oui, c’est dommage, car vive la diversité et elle en est un bel exemple : parents nés en Ukraine, elle en Allemagne dans un camp de réfugié, vivant en Grande-Bretagne et parlant un grand nombre de langues (dont le français dans lequel elle s’exprime bien).

  3. Je n’ai lu que le premier traduit, et n’y suis pas revenue. Je crois que j’ai tort, d’autant que le thème de l’architecture m’intéresse.

    • Sandrine

      Là forcément, tu auras envie d’aller voir qui était ce Lubetkin si tu ne le connais pas et quelle était sa conception de l’architecture et de l’habitat. Et bien sûr, c’est tout à fait intéressant.

  4. Je ne connaissais pas… Mais l’idée semble bonne…

    • Sandrine

      Celle de l’habitat social en tout cas était excellente 😉

  5. Et bien que voici un livre qui me tente

    • Sandrine

      J’en suis ravie. Il ne manque pas d’humour non plus et ce mélange des genres me plaît bien.

  6. J’aime bien le changement de nom. Ce que tu dis de ce roman me tente.

    • Sandrine

      Tout est un peu drôle comme ça, en douceur…

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