La grande vie de Jean-Pierre Martinet

La grande vieNé d’une mère gazée à Auschwitz car dénoncée par son mari, et d’un père collabo auprès duquel il grandit, le narrateur de La grande vie s’appelle Adolphe. Célibataire, employé des pompes funèbres, son appartement donne sur le cimetière Montparnasse. Il sert d’objet sexuel à une ogresse de deux mètres qu’il finit par fuir quand elle cherche à le sodomiser. Ah non pardon, c’est elle qui veut l’être, mais c’est trop demander à Adolphe.

On le compare à un cloporte, voire à une limace. C’est un médiocre conscient de son insignifiance.

Quand je me regardais dans la glace, le matin, je ne donnais pas entièrement tort à mes détractrices. Cette tête d’avorton maussade, presque toujours ensommeillé, ce teint jaunâtre, comme si j’avais passé la nuit dans un seau hygiénique, cette taille ridicule qui m’obligeait à porter des chaussures à talons très hauts pour ne pas ressembler à un des nains de Blanche-Neige, je me sentais parfois si laid, si misérable, que je détournais les yeux lorsque j’apercevais mon reflet dans une vitrine.

On l’ignorerait si on le croisait dans la rue, on l’oublierait bien vite s’il nous aidait à choisir la pierre tombale d’un proche. Ne pas faire cas d’Adolphe Marlaud tombe sous le sens et pourtant, dans ces pages, on touche la terrible grandeur de son inexistence. Sous le sordide il y a la solitude et tous les possibles d’une vie qui ne se réalise pas. Pour les autres il est invisible ou asservi, même pas méprisé ce qui serait un sentiment à son égard.

Malgré tout, La grande vie n’est pas un livre triste, ou pas que. Jean-Pierre Martinet transcende la morosité de la triste condition humaine grâce à un humour noir qui réjouira les amateurs. Il se double ici d’une poésie émouvante, étrangement tendre parfois.

Lorsque Madame C. me regardait amoureusement du haut de ces deux mètres (le matin, quand il y avait encore un peu de brume, je n’apercevais pas toujours son visage radieux), je sentais bien que ce qui nous unissait était plus fort que ce qui nous séparait.

Alors qu’il frôle la caricature méchante en nous contant les frasques sexuelles d’un nain et d’une ogresse, la douceur et la fragilité qui s’immiscent dans le récit du minable Adolphe sauvent tout. On comprend son immense frustration, née d’une trop grande lucidité : il fantasme sur les clientes, aspire à la rêverie érotique plutôt qu’au sexe forcené, propose des lectures à sa maîtresse, Nabokov plutôt que Guy des Cars mais se heurte à la vulgarité du monde. Se dessine sous le rire une misère sexuelle qui fait froid dans le dos…

Il faut donc vivre le moins possible pour ne pas espérer et donc désespérer. Cet Adolphe pourrait être avalé par le néant comme par le vagin sordide de sa maîtresse. Victime consentante à force d’être apathique, mais victime quand même d’un monde qui veut du grand, du beau et du clinquant. Tout ce que n’est pas Adolphe et n’était pas Jean-Pierre Martinet.

Ce court texte a été porté à la scène par Denis Lavant, par ailleurs auteur de la préface de cette réédition. Si vous n’êtes pas convaincus après lecture de ce billet que La grande vie est un texte drôle, vous pouvez écouter l’interprétation de Denis Lavant : il campe la gargantuesque Madame C. de façon désopilante, sa voix sculpte les intonations et on comprend même l’immense solitude. Il magnifie ce texte dans toute son extravagance, son outrance, avec sensibilité. La poésie burlesque et désespérée de Jean-Pierre Martinet lui va à merveille. J’aurais aimé le voir sur scène…

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La grande vie

Jean-Pierre Martinet
L’Arbre vengeur, 2017 (première publication : 1978)
ISBN : 9791091504591 – 76 pages – 9 €

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11 commentaires sur “La grande vie de Jean-Pierre Martinet

  1. Lu, en même temps que « Ceux qui n’en mènent pas large ». Lire martinet, c’est une expérience. M’étonne pas que ça te plaise ! 😉

    • Sandrine

      C’était une initiation avec ce titre, je vais renouveler !

  2. Je n’ai pas lu les courts textes de Martinet, mais j’en ai bien l’intention, notamment Ceux qui n’en mènent pas large, que cite Simone, et Nuits bleus, calmes bières. Je ne connaissais pas l’existence de ce titre, mais je le rajoute à ma liste, bien sûr ! Sinon, Martinet, c’est l’inoubliable Jérôme, un pavé, pour le coup, mais une de ces oeuvres qui vous engloutissent et vous engluent (un peu à l’image de l’obscène oiseau de la nuit de Donoso). Un indispensable, à mon sens…

    • Sandrine

      Toi, tu me connais et tu sors l’argument qui tue pour me convaincre (ce livre de Donoso fait partie des grands livres de ma vie, disons dans le top 5…) 🙂 Ma rencontre avec Adolphe m’a persuadée de placer Jérôme dans mes cartons de vacances, ce qui est chose faite. Pour bientôt donc…

  3. Très tentée ! si je le trouve, je prends ! j’aime beaucoup l’humour noir.

    • Sandrine

      Avec Martinet, tu seras servie !

  4. C’est vrai qu’un nain et une ogresse, comme ça, c’était pas trop tentant.

  5. J’aime beaucoup cet écrivain et surtout son Jérôme…

    • Sandrine

      Je sens que je vais l’apprécier aussi…

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