Ecrire pour sauver une vie de John Edgar Wideman

Ecrire pour sauver une vieDans son livre L’interprète, Alice Kaplan évoque la tombe d’un certain Louis Till, enterré dans la parcelle de la honte du cimetière militaire principal Oise-Aisne. Elle enquêtait alors sur le sort des soldats noirs dans l’armée américaine durant la Seconde Guerre mondiale. John Edgar Wideman s’intéresse lui aussi à Louis Till, d’abord parce qu’il fut le père d’Emmett Till mort lynché en 1955.

Le jeune Emmett, quatorze ans, quitte Chicago pour visiter sa famille dans le Sud des États-Unis. Sa route croise celle d’une Blanche de trop, on l’accuse de l’avoir sifflée, on vient le chercher et on l’abat d’une balle dans la tête avant de le noyer. « On » ce sont bien sûr des Blancs qui seront déclarés non coupables de meurtre dans cette Amérique d’après la guerre de Sécession mais d’avant les droits civiques. Ils ont été jugés par des Blancs du Sud comme eux. Et surtout, ils ont appris avant de délibérer qui était le père d’Emmett, à savoir un soldat noir américain pendu pour viol en 1944.

C’était en juin 1944 à Civitavecchia. Que s’est-il passé dans la nuit du 27 au 28 ? C’est ce que John Edgar Wideman s’applique à comprendre, plus de soixante-dix ans après les faits, esquissant les conditions de vie des soldats noirs américains en Europe. Il compulse des dossiers qu’il se fait envoyer, épluche les interrogatoires et se met à la place de Louis.

Ils nous traitent comme des esclaves. Comme des animaux. Exactement. Et on n’y pouvait rien. Vaut mieux se tenir à carreau comme ils nous disent de faire sinon ils nous collent au trou. Nous battent, nous tuent aussi vite qu’ils tuent l’ennemi qu’on est censés combattre ensemble dans l’armée américaine. Nous les Noirs, ils nous traitent comme leur propriété, comme si Dieu leur avait donné le droit de nous flanquer des coups de pied et nous cracher dessus et que nous, on avait juste le droit de saluer et de dire : Oui, chef. Bottez-moi le cul, chef. Encore, chef. De se taper les sales corvées et certains jours d’être les mulets, les chevaux ou les éléphants qui portent la guerre de l’Oncle Sam sur leur dos.

C’est en effet sans mal que ce Noir américain s’imagine en lieu et place de Louis Till ou d’Emmett. Rien n’a changé, le Noir est toujours coupable. Le frère de John Edgar Wiseman est en prison pour meurtre, tout comme son propre fils. Il y a un destin de l’être noir qui le condamne à la violence, au Mal, aux marges. Ce destin maléfique n’est autre ici que l’homme blanc qui commande, juge, punit. Qui toujours domine.

L’auteur ne cesse de faire des parallèles entre sa propre vie et celles de Louis et Emmett. Il évoque ses difficiles rapports avec son père parti, le voyage vers le sud qu’il n’a pas fait en compagnie de son grand-père, ce Sud si problématique et que sa famille a fui. Emmett lui s’est rendu dans ce Sud et y a laissé la vie…

L’enquête de John Edgar Wideman n’a pas la scrupuleuse rigueur d’une reconstitution journalistique. En plus d’y mettre beaucoup de son histoire personnelle, l’écrivain imagine des dialogues, des lettres et investit le champ de la fiction narrative. Car dans Ecrire pour sauver une vie il y a des faits vieux de cinquante ou soixante-dix ans, il y a la quête d’un écrivain, mais surtout d’un fils, d’un vieil homme qui règle ses comptes avec sa propre vie, avec les siens et avec son pays.

Histoires de guerre. Histoire de mer. Histoire d’amour. Plein d’histoires, le dossier Till. De mensonges et de vérités. Secouons-les. Jetons-les sur la table. Et puis quoi ? Pourquoi ? Louis Till n’est pas fiché comme une arrête dans le gosier de la nation. L’Amérique a oublié Louis Till, sans problème. C’est moi. Moi qui n’arrive pas à oublier. Mes guerres. Mes amours. Ma peur des morts violentes. Moi qui ai peur que Louis Till puisse être en moi. Peur que quelqu’un qui cherche Louis Till vienne me mettre en pièces.

Il ne s’agit pas de refaire le procès de Louis Till ni même celui des assassins d’Emmett pourtant plus que tendancieux (le dossier militaire de Louis Till était confidentiel jusqu’au procès et désservit donc la victime, fils noir d’un violeur et assassin noir). La plume de John Edgar Wideman ne donne pas dans le sensationnel d’une reconstitution. Elle est très sobre mais l’émotion comme la rage de l’impuissance jaillissent des phrases hachées, du rythme syncopé. L’oppression des Noirs américains hier comme aujourd’hui est partout dans Ecrire pour sauver une vie. Ce qui fait la force de ce texte c’est la parole de Wideman lui-même à la fois enquêteur, témoin et acteur de siècles d’oppression. On ne peut que mettre en parallèle ce texte avec la lettre ouverte de Ta-Nehisi Coates à son fils.

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Ecrire pour sauver une vie. Le dossier Louis Till

John Edgar Wideman traduit de l’anglais par Catherine Richard-Mas
Gallimard, 2017
ISBN : 978-2-07-270460-4 – 223 pages – 20 €

Writing to Save a Life. The Louis Till File, parution aux États-Unis : 2016

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7 commentaires sur “Ecrire pour sauver une vie de John Edgar Wideman

  1. Encore un sujet sensible ici abordé, et trop peu connu aussi ! J’aime bien ce genre de texte qui est beaucoup plus q’un travail narratif, l’auteur y a donné de sa personne !

    • Sandrine

      Oui, le moins qu’on puisse dire c’est qu’il est concerné par le sujet. Le traitement peut être assez déstabilisant car on est habitué à plus de neutralité même si le nouveau journalisme est passé par là, mais l’implication de l’auteur, la minutie de certains détails et épisodes personnels donnent plus de force encore au texte.

  2. Je ne savais pas qu’il était le papa de Emmett.

  3. Un abandon pour moi après 80 pages. J’ai été agacé par le coté déstructuré de l’enquête. Tout se mélange, ça part dans tous les sens et je n’ai pas pu trouver de fil directeur, ce qui m’a perdu au final. Vraiment dommage parce qu’avant le coup j’étais certain d’y trouver mon compte.

    • Sandrine

      C’est vrai que c’est assez déconcertant au départ. Même si on a souvent vu des écrivains/journalistes mêler leur propre histoire aux faits qu’ils racontent, ici le procédé est poussé très loin et les digressions sur des détails sont nombreuses. J’ai quand même trouvé ça assez passionnant…

  4. Je lis digressions nombreuses et cela me fait un peu peur. Peur de m’y perdre

  5. Tout à fait d’accord avec Jérôme. J’ai terminé le livre, mais franchement, Wideman et moi, ça fait deux.

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