Et Wolf fils de Hersh devint Willy d’Israël Joshua Singer

Wolf fils de Hersh devint WillyCe court roman est l’histoire d’un destin. Un destin qui se révèle exceptionnel, même si a priori, la vie de Wolf Roubine, fils de reb Hersh le fermier ukrainien ressemble à celle de milliers d’autres Juifs qui quittèrent l’Europe pour les États-Unis au début du XXe siècle. Mais Wolf n’est pas tout à fait un Juif  comme les autres, au point que son père doute de sa paternité…

Reb Hersh Roubine s’est fait fermier en épousant sa femme. Pas de vocation chez lui au contraire, veaux, vaches, cochons l’ennuient : c’est un érudit qui n’aspire qu’à la ville. Son fils Wolf par contre adore la campagne et les animaux, en particulier les chevaux. Il leur parle, les soigne et les élève avec soin et compétence et c’est un excellent cavalier. Un vrai mystère pour son père… Quand vient la conscription, celui-ci essaie de sauver son fils en monnayant un remplaçant mais Wolf est partant pour l’armée. Il insiste pour que son père ne vende pas les terres familiales pendant son absence (près de quatre ans tout de même…) et s’en va le cœur léger.

A l’armée, ce Juif-là fait un véritable tabac !

Parmi les jeunes gens des bourgades affublés de lunettes, émaciés, épuisés à force de jeûner ou de se nourrir  exclusivement de hareng pour se faire maigrir ; parmi les jeunes érudits encore à la charge de leur père, dont l’un avait une oreille qui sifflait, un deuxième un orteil en moins, un troisième déjà une hernie à vingt et un ans, un autre à qui il manquait des dents ; parmi des jeunes gens nus effarouchés qui se voûtaient, déformaient les corps les mieux bâtis, se tenaient là avec des jambes et des bras en coton pour surtout ne pas plaire aux officiers à épaulette dorées, Wolf Roubine, lui, se redressait, bien droit, solide, fier de sa force, et regardait tout autour les yeux grands ouverts.

Un Juif de la campagne bien portant, qui aime la terre et l’armée, voilà un portrait qui ne correspond guère aux clichés. Et Israël Joshua Singer continue dans cette veine décalée après le départ de Wolf pour les États-Unis. Pas question qu’il devienne un boutiquier de plus ni ne se consacre aux travaux de précision (la feuille de tabac et l’aiguille lui résistent). A l’inverse de nombre de ses coreligionnaires, New York ne lui plaît pas. Il ne cherche même pas à s’enrichir en partant sur les routes avec un vieux colporteur souffreteux auquel il sert de mulet : il veut du grand air et voir du pays.

Il s’établit pourtant rapidement dans une ferme où il épouse Esther… mais pas une Juive, une protestante. C’est que ces chrétiens-là ne sont pas du tout comme les catholiques auxquels il a eu affaire en Europe et la simplicité et la sobriété de leurs rites lui conviennent même plus que ceux du judaïsme. Il se trouve donc bien des atomes crochus avec eux et poursuit ainsi son émancipation.

Israël Joshua Singer ne fait pourtant pas de Wolf un total ingrat détaché de ses racines. S’il met de côté la religion, il n’oublie pas sa famille quand il apprend leur difficile situation au pays (nous sommes entre les deux guerres mondiales). Il fait venir père et mère et c’est tout le yiddishland qui s’invite à la ferme !

Dans des voitures neuves, rutilantes, tout juste sorties de l’usine, ils débarquaient à la ferme isolée et , avec beaucoup de bruit et de sans-gêne, s’installaient comme chez eux. […] On les retrouvait partout, ils pénétraient dans les écuries, piétinaient l’herbe des prairies, s’étonnaient de tout et de rien, posaient des tas de questions. Bientôt, ils se mirent aussi à pousser la chansonnette, ils voulaient canoter sur la rivière, monter les chevaux…

L’ironie fonctionne parfaitement sous la plume d’Israël Joshua Singer. Il décrit le Juif américain comme moins respectueux mais moderne. Il se moque de l’esprit juif traditionnel, des rites et des clichés. Wolf a rejeté tout ça et parvient même à faire son trou et à faire oublier sa judéité. Bref, à vivre comme un goy et à renier (au moins symboliquement) les siens. Ça ne se passera pas comme ça Wolf, Hersh Roubine, bien plus puissant que Dieu et surtout plus présent, y veillera !

Israël Joshua Singer sur Tête de lecture

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Et Wolf fils de Hersh devint Willy

Israël Joshua Singer traduit du yiddish par Monique Charbonnel-Grinhaus
L’Antilope, 2016
ISBN : 979-10-95360-12-4 – 157 pages – 17 €

Vili, parution originale : 1937

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5 commentaires sur “Et Wolf fils de Hersh devint Willy d’Israël Joshua Singer

  1. keisha

    J’ai beaucoup lu ‘le frère’ à une époque, et avec plaisir, il faudrait que j’y revienne, et que je découvre cet intéressant Israel!

    • Sandrine

      Ils avaient une soeur, Esther Kreitman, écrivain elle aussi…

  2. Comme Keisha, j’ai beaucoup lu le frère ; j’espère bien découvrir la sœur, il me reste à noter celui-ci aussi.

  3. nathalie

    J’avais hésité à l’acheter, je me souviens. La famille Singer, c’est quelque chose en littérature…

    • Sandrine

      Papa et maman devaient être fiers 🙂

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