Dernier jour sur Terre de David Vann

Dernier jour sur TerreLe jour de la Saint-Valentin 2008, Steve Kazmierczak, vingt-sept ans, entre dans un amphi de son université et tire sur les étudiants avant de se suicider. Six morts, dix-huit blessés et un immense traumatisme pour ceux qui ont connu et apprécié Steve, brillant étudiant lauréat du Deans’ Award, prestigieux prix décerné aux plus méritants. Qui était Steve Kazmierczak et pourquoi a-t-il fait ça ?

David Vann ne se lance pas par hasard sur les traces du énième tueur de masse américain. Il prend soin dès les premières pages de cette enquête de souligner les points communs qu’il a avec le tueur. Ce qui les lie plus particulièrement, c’est le suicide et les armes à feu. David Vann a romancé le suicide de son père dans Sukkwan Island. Il revient ici sur l’incompréhension alors éprouvée ainsi que sur l’omniprésence des armes dès son enfance. A sept ans, son père lui offre une carabine à plomb, puis chaque année des armes de plus en plus puissantes. La chasse est une tradition à laquelle il n’a même pas l’idée de se dérober. A onze ans, il abat son premier cerf. Quand son père meurt, il lui lègue toutes ses armes. Il a treize ans.

Steve est lui aussi passionné par les armes et en achète beaucoup. Son passé psychiatrique ne l’en empêche pas. Pourtant, Steve a eu une enfance difficile, a fait plusieurs tentative de suicides, connu de nombreux psychiatres. Il a vécu son adolescence sous traitements médicamenteux lourds qui faisaient de lui un zombie. C’est l’armée qui l’a remis dans le droit chemin : il a trouvé ça formidable et rêvait de faire carrière. Mais rattrapé par son passé psychiatrique qu’il a caché pour s’inscrire, il en est viré. Il se sent pourtant bien mieux et décide de s’inscrire à l’université où il travaille beaucoup, se fait des amis et est apprécié des étudiants comme des professeurs.

Il fait preuve d’une patience et d’un calme extrêmes, quand il aide les étudiants stressés par les statistiques et les échelles de valeur qu’on leur impose, écrit Cappel. Il a des valeurs éthiques et académiques très hautes, il réfléchit de manière abstraite et analytique, les relations qu’il établit avec les autres sont émotionnelles et empathiques.

Mais les troubles et l’instabilité sont toujours là, prêts à ressurgir à la moindre instabilité. Steven replonge, devient paranoïaque et sujet à de nombreux TOC. Il souhaite pourtant toujours devenir assistant social, aider les autres. Il entretient des relations avec plusieurs filles conjointement, certaines rencontrées sur le net, il a des relations homosexuelles qu’il n’assume pas. Il se passionne pour les films d’horreur dont la série Saw, souvenir de sa mère qui lui en faisait regarder dès l’enfance. Marilyn Manson est son idole et Last Day on Earth, Dernier jour sur Terre, sera la chanson qu’il écoutera avant la tuerie. Et bien sur, il analyse la vie et « l’oeuvre » de ces tueurs de masse qui le fascine, en particulier Cho Seung-Hui, trente-deux morts à l’université Virginia Tech en 2007 et Eric Harris et Dylan Klebold, fusillade de Columbine en 1999 (13 morts).

En décembre, Steve s’enthousiasme pour les AK-47 qui se répandent aux États-Unis. Il semble pourtant peu enclin à acheter une arme de façon illégale. Purdy choisit un AK-47 pour tirer sur les élèves à Stockton, en Californie, le 17 janvier 1989, le jour même où Ted Bundy passait sur la chaise électrique. Une prouesse médiatique, de voler ainsi la vedette à Bundy. Près de quatre cents enfants se trouvaient dans la cour de récréation quand Purdy a plié les genoux, l’arme contre la hanche, et qu’il a commencé à balayer les lieux de ses munitions de 7,62 millimètres crachées d’un chargeur tambour contenant soixante-quinze balles. Il tua des élèves de six ans, de huit ans. Les balles avaient tant de vitesse qu’elles perforèrent les murs du bâtiment principal.
– Ce sont des armes vraiment cool, dit Steve à Jessica.

David Vann traque toutes les pistes qui conduisent à Steve le tueur et pourtant, il ne peut rien expliquer à Jessica, son amie très chère et colocataire qui ne cesse d’affirmer qu’il était un être doux, attentionné et aimant. Elle ne savait pas qu’il détenait des armes à feu, ne l’aurait jamais soupçonné de relations multiples.

Ce qui apparait pourtant clairement à travers cette enquête, c’est le racisme de Steve, son humour morbide et sa paranoïa. Il fait partie de ces extrémistes xénophobes fous de flingues qui se gargarisent de plaisanteries sur les Noirs. Et un jour passe à l’acte.

Au final il n’y a pas de réponse mais les pièces d’un puzzle. David Vann rencontre les protagonistes survivants du drame deux mois après les faits, d’autant plus facilement qu’il n’est pas journaliste. Il fait de nombreux parallèles entre Steve et lui, notamment autour de l’omniprésence des armes dans leur pays. N’est-il pas ahurissant de penser qu’au lieu d’abroger le droit aux armes pour tous, une pareille tuerie donne à certains l’idée d’une loi autorisant tous les étudiants à être armés dans l’enceinte de l’université en vue de se défendre…

Ce qui est clair pour David Vann, c’est que s’il n’avait pas eu accès à des armes, Steve Kazmierczak n’aurait pas tué ses camarades. Mais ceci est loin d’être évident pour tous les Américains qui ne veulent rien savoir des tueurs de masse. Il est bien plus simple de faire d’eux des enfants du Diable, des êtres perturbés par des films ou des jeux vidéo trop violents. David Vann lui ne lâche rien, même s’il vend péniblement mille exemplaires de son Last Day on Earth outre-Atlantique…

Il n’est pourtant pas le seul à dénoncer cette culture de la violence mais il semble aujourd’hui plus que jamais impossible de la remettre en cause, même pas envisageable.

David Vann sur Tête de lecture

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Dernier jour sur Terre

David Vann Traduit de l’anglais par Laura Derajinski
Gallmeister (Totem), 2014
ISBN : 978-2-35178-544-7 – 251 pages – 10,50€

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21 commentaires sur “Dernier jour sur Terre de David Vann

  1. keisha

    Ouais, et ce n’est pas avec le président (américain) actuel que ça va changer…
    Tiens, tu connais cette vidéo?
    http://www.letribunaldunet.fr/videos/recoit-fusil-anniversaire-pleure-de-joie.html
    (mère indigne, je parie que tu n’as jamais offert un si beau cadeau à tes filles, tssst)

    • Sandrine

      Bon, ça y est, c’est fait, j’ai vomi…

  2. Evidemment, le sujet m’intéresse beaucoup, surtout que tu dis qu’il s’agit d’une forme d’enquête. je crains avec cet auteur un côté « je me fouille les tripes et je les mets sur la table » qui avait fini par m’agacer après la lecture de ses deux premiers romans. Mais là, pourquoi pas ? Je ne regarde même pas la vidéo de keisha vu ton commentaire, et je me lève juste là ….

    • Sandrine

      Après deux romans, j’ai moi aussi commencé à trouvé ça vraiment glauque. Ici, le procédé n’est pas le même et il ne s’agit en effet clairement pas d’un roman. Il parle encore de lui mais pour mieux expliquer le jeune tueur.

  3. quelque peu déçu par cet auteur je ne sais pas si je vais renouveler.

    • Sandrine

      Je l’ai été aussi mais je trouve qu’il se renouvelle avec ce texte.

  4. J’ai trouvé ce livre un peu froid et factuel, sauf les passages où l’auteur parle de lui.
    Le peu de ventes aux USA ne m’étonne pas, mais m’attriste…. David Vann fait sans doute partie de ces auteurs plus populaires en France que sur place.

    • Sandrine

      Sans aucun doute, d’autant plus qu’il déteste les Etats-Unis et le clame dès que possible…

  5. il sort des sentiers battus ce livre, me trompe-je? Je pense le lire mais… pas cet été !

    • Sandrine

      Ce n’est clairement pas un texte pour se détendre sur la plage 😉

  6. J’avais apprécié David Vann sans être transportée à date… mais là, le sujet m’intéresse. Mes voisins du sud me font freaker avec leurs armes à feu!

    • Sandrine

      Oui, je te comprends. Etonnant d’ailleurs comme des pays voisins et au peuplement assez similaire peuvent au final avoir des législations aussi différentes sur un sujet aussi primordial.

  7. J’avais aimé la construction de Sukkwan island. Celui ci ,par son thème, me rappelle Bowling for Colombine de Michael Moore qui fut l’un des premiers à dénoncer ce système américain (dans le reportage on voit un gars recevoir une arme’pour avoir ouvert un compte dans une banque !)

    • Sandrine

      Oui, quelques voix s’élèvent, mais ne font-elles pas plus de bruit à l’extérieur du pays ? Le pays n’est clairement pas prêt à changer de mentalité…

  8. Terrifiant, ton article ! Terrifiant, mais aussi très instructif. Difficile, malheureusement, pour de telles voix de se faire entendre aux Etats-Unis…

    • Sandrine

      Je trouvais très intéressant de chercher à comprendre ce jeune homme, de savoir qui il était, de constater que l’université n’a rien changer pour lui, n’est en tout cas pas parvenue à le sortir de la spirale d’échecs et de névroses…

  9. Ah oui les armes aux Etats-Unis, c’est un truc qui parait toujours un peu dingue vu d’ici : ces gens ferment leurs frontières pour eviter le terrorisme sans vouloir voir que le plu grand risque est à l’intérieur. ..Je m’etais un peu lassée de David Vann, mais je peut-être me laisser tenter par ce texte.

    • Sandrine

      Il me semble que ce texte-ci est différent des autres, en tout cas à la base c’est u travail d’enquête pour un magazine.

  10. Je n’avais pas fini son premier livre, j’ai le second sur ma PAL, pour celui-ci, à voir car il sort tout de même des sentiers battus, un sujet certainement très intéressant mais pas évident.

  11. J’ai réalisé que notre vision et celle des Américains (du moins d’une partie d’entre eux, celle qui a voté pour Trump notamment) étaient totalement opposées après l’une de ces tueries. Pensant que ça ferait comprendre aux gens que les armes à feu étaient dangereuses, j’ai eu la surprise d’entendre une personne déclarer que ça la confortait dans l’idée d’avoir de quoi se protéger… Chacun sa logique.
    Pour en revenir à David Vann, j’avais apprécié « Sukkwan Island », mais je n’ai jamais eu envie de relire l’auteur depuis, et ce dernier livre ne semble pas spécialement original.

    • Sandrine

      Ce livre n’est en effet pas forcément original mais tant que les Américains auront ce genre de réactions, il sera malheureusement nécessaire…

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