Les femmes de la Principal de Lluís Llach

Les femmes de la PrincipalDepuis la fin du XIXe siècle jusqu’au début XXIe, Lluís Llach raconte les femmes de la Principal, immense propriété viticole qui fait vivre la région et enrichit ses propriétaires. Trois générations de femmes puissantes, toutes prénommées Maria, et un meurtre commis le 18 juillet 1936 alors que se déclenchait la guerre civile. Quatre ans plus tard, l’inspecteur Recader revient sur les lieux pour reprendre l’enquête restée en suspens.

Quand le lecteur découvre la famille Roderich en 1896, elle est en mauvaise posture. La fin des vignobles de la Principale s’annonce car le phylloxera a touché la région, après une grande partie de l’Europe. Andreu Roderich et ses cinq enfants ne seront cependant pas dans la misère et même si les pertes seront grandes, la fortune familiale ne sera qu’écornée. A la surprise de tous, il fait de Maria, sa seule fille, l’héritière de la Principal. Il la condamne donc à rester dans cette province perdue alors que lui et ses fils partent s’installer à Barcelone. La jeune femme, très tôt surnommée la Vieille, transforme cette réclusion en indépendance.

Maria fait fructifier la propriété, la relève de ses cendres. Elle épouse un original, Narcis Magi, esthète excentrique qui lui donnera une fille, Maria, qui sera le personnage le plus central de la famille. Car c’est quand Maria Magi est la maîtresse de la Principal qu’a lieu le meurtre qui donnera lieu quatre ans plus tard à une enquête. Un contremaitre a été retrouvé éventré et émasculé devant le portail de la propriété alors que Maria est déjà partie en exil pour la France.

Des trois Maria, Maria Magi dite la Senyora est la plus développée : on la connaît adolescente, alors qu’elle surprend le jeune et beau Llorenç à l’écurie avec le contremaître. Elle les dénonce et ce dernier se fait renvoyer. Plus tard, le jeune homme devient la source de tous ses fantasmes. La dernière Maria, celle de 2001, on la connaîtra peu si ce n’est à travers ses relations avec son très vieux père qui a vécu l’enquête de près et écrit l’histoire de la famille. Ce faisant, il lui dévoile sa jeunesse et son intimité.

Lluís Llach mène très bien de front la saga familiale et l’enquête policière. Recader est un jeune policier nourri à Agatha Christie qui entend bien ne rien lâcher avant d’avoir découvert le coupable. Il en a un tout trouvé en la personne de Llorenç, ce jeune homosexuel trop beau et insouciant. Homosexuel et quasi fier de l’être, c’est une insulte au nez de l’Espagne franquiste. La police, les militaires, l’Eglise sont là pour faire régner un ordre nouveau et écraser toutes velléités de liberté ou d’affranchissement. Mais les femmes de la Principal ne sont pas de ce bois-là, elles dirigent, commandent et entendent être obéies. Leur sexualité leur appartient.

Portraits de femmes fortes, Les femmes de la Principal fonctionne bien car il ne verse pas dans la caricature. L’inspecteur, qui a le mauvais rôle car se trouve du mauvais côté, celui du pouvoir franquiste et répressif, se révèle intelligent et même sensible. Les autres hommes (le père, les deux époux) ne sont pas non plus les machistes autoritaires qu’ils auraient pu être dans une telle société. Bref, Lluís Llach fait dans la nuance, mais aussi dans le suspens qu’il prolonge jusqu’à la toute fin en ajoutant révélations sur révélations.

Le récit n’est pas chronologique, les Maria sont nombreuses ainsi que les allers et retours dans le temps. Pourtant, Lluís Llach ne perd pas son lecteur. Si la dernière Maria résiste à la compréhension, c’est qu’elle en apprend beaucoup trop sur son père.

Au début, je ne comprenais rien du tout, je mélangeais les Maria, les époques, et de temps en temps il me fallait tout reprendre pour savoir où j’en étais. Et lorsque j’étais parvenue à me retrouver, voilà que tu arrivais avec tes contes, tes rêves, tes légendes, je ne sais plus comment tu appelles ça. Heureusement que tu changeais de typographie, sans les italiques ç’aurait été illisible.

On se prend à tout : à vouloir connaître le meurtrier, savoir comment vont s’orienter les amours de Maria Magi et de son amant et découvrir comment la Principal évoluera au fil des années. Conjuguant saga et roman policier, mais aussi roman de mœurs d’une époque sombre, Les femmes de la Principal est un roman plaisant et réussi, un bon roman d’été.

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Les femmes de la Principal

Lluís Llach traduit du catalan par Serge Mestre
Actes Sud (Lettres hispaniques), 2017
ISBN : 978-2-330-07830-0 – 306 pages – 22,80 €

Les dones de la Principal, parution en Espagne : 2014

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12 commentaires sur “Les femmes de la Principal de Lluís Llach

  1. Ah, tu vois, j’avais remarqué ce livre en librairie, mais, en dépit de l’éditeur, j’avais peur que ce soit un peu une saga gnangnan. Je vois qu’il n’en est rien et ton billet donne assez envie, je dois dire.

    • Sandrine

      Je suis contente d’avoir fait passer le ton : c’est tout sauf gnangnan. Je craignais aussi un peu le cliché (je dois avoir un bête a priori à l’encontre des chanteurs qui de viennent écrivains), mais moi c’était plutôt du portrait de femmes : j’imaginais des femmes fortes, intelligentes, amoureuses, travailleuses, des modèles pour nous toutes (!!). Et une figure du Mal pour l’inspecteur franquiste. Mais mais mais mais : Lluis Llach n’est pas un écrivain américain 😀 et tout est beaucoup plus nuancé que ça, les femmes sont parfois paumées, font des choix « indignes » d’héroïnes… J’étais agréablement surprise par cette lecture.

  2. nathalie

    Oui effectivement la possibilité des clichés est assez large, mais apparemment le défi est relevé. Je note ce titre, ça me plaira sûrement.

  3. Le début de ta note me faisait craindre le pire des gnangnans, effectivement, tous les ingrédients y sont ! Mais comme tu avais indiqué à lire, j’ai lu jusqu’au bout et j’ai bien fait ! Je le note pour sa sortie en poche, saga et policier, et historique, tout ce que je peux aimer !

  4. Je viens de finir Les yeux fardés (http://www.livreetcompagnie.com/2017/07/les-yeux-fardes-de-lluis-lllach-collection-babel-acte-sud.html) de cet auteur et j’ai adoré le style de Lluis Llah. Il semble que le thème de l’homosexualité masculine soit récurrent chez lui d’ailleurs. Je notre celui-ci qui me tente carrément

    • Sandrine

      Je n’avais pas entendu parler du premier, je file lire ta chronique 😉

  5. Hé, un auteur espagnole que je ne connaissais pas… je suis plutôt tentée, d’autant que je viens de chroniquer un autre roman espagnol aujourd’hui.

  6. A voir… Une belle surprise donc venant d’un auteur-chanteur, beaucoup plus de finesse et de nuances qu’on ne pourrait s’y attendre, un roman efficace, mais bon, je ne sens pas l’urgence de lecture non plus. Cet été, je me missionne sur Confiteor, alors mon bouclier anti-PAL est levé bien haut.;-)

  7. Tout cela a l’air d’un bon mélange, il pourrait me plaire.

  8. Me voilà tentée, encore une fois, par ton billet sur ce roman.

  9. Saga, roman d’été, histoire de famille, pas trop dur à lire… me semble que c’est pour moi, ça!

  10. il me semble que ce roman m’offrirait un bel ailleurs et a l’air passionnant

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