Marcher droit, tourner en rond d’Emmanuel Venet

Marcher droit, tourner en rondMarcher droit, tourner en rond s’ouvre sur une indignation : comment peut-on dire autant de mensonges sur grand-mère Marguerite ? Ça n’est pas parce qu’elle est morte qu’on doit en profiter pour aligner les contre-vérités lors de ses funérailles et faire d’elle une personne aimante et généreuse. A commencer par son âge : quatre-vingt-dix-neuf ans et cinquante et une semaines, ça n’est pas cent ans !

Le narrateur anonyme de ce court roman souffre du syndrome d’Asperger, qui fait de lui un autiste. Lui-même préfère se définir comme « un variant humain non pathologique voire avantageux, puisqu’il garantit, au prix d’une asociognosie parfois invalidante, une rectitude morale plutôt bienvenue dans notre époque de voyous. »

Il est d’une franchise absolue car pour lui les conventions sociales n’existent pas. Il ne connaît ni mensonge ni duplicité et dit ce qu’il pense. Et surtout, il rapporte ses conversations dans un style tout aussi dénué de fioritures, sans affect ni passion. D’où le rire car on imagine très bien en sous-texte comment ses propos ont été accueillis. Lors des funérailles de sa grand-mère par exemple, il souligne l’hypocrisie de la famille et au-delà celle de la religion catholique avec ses beaux discours et ses vaines promesses.

Ses relations sociales se réduisant aux membres de sa famille, il parle beaucoup de chacun et en particulier de ses tantes Solange et Lorraine. Cette dernière semble se minimiser des problèmes de poids qui sautent aux yeux du narrateur.

En outre, elle grignote entre les repas des biscuits au miel, des bonbons aux amandes, des chocolats qui ne font pas grossir, des barres de céréales diététiques et des pâtisseries légères qu’une collègue lui a recommandées pour prévenir les fringales. Chaque année elle s’offre une cure thermale destinée à lui faire perdre du poids, mais elle en revient identique à elle-même. Il paraît que, durant ses cures, elle cherche surtout à oublier ses déboires conjugaux et profite de l’occasion pour se faire sauter par des voyageurs de commerce. C’est un client de mon père, propriétaire d’une boîte de nuit à Saint-Amand-les-Aix, qui le lui a rapporté en ces termes. Mais mon père m’a interdit d’en parler à ma tante Lorraine parce que nous ne sommes pas censés le savoir, je n’ai donc pas pu la questionner et n’en sais pas davantage sur ses activités de curiste.

Sans s’émouvoir, il balance les vicissitudes de la famille : l’inceste du grand-oncle, l’infidélité chronique de la grand-mère ayant entrainé le lent suicide du grand-père à l’alcool, l’homosexualité du cousin… un vrai jeu de massacre conté avec un détachement réjouissant. Il dessine ainsi le portrait d’une famille de la classe moyenne à l’esprit mesquin, prêt à juger le monde entier à l’aide de certitudes égoïstes. Dotée d’une morale à géométrie variable mais prompte à juger, la famille est à l’évidence le creuset du prêt-à-penser petit bourgeois et content de soi. Du discours vain qui se renouvelle par sa vacuité même.

Mais chez ma grand-mère Marguerite je ne pouvais discuter ni de scrabble ni de « cockpit voices recoder », elle y opposait tout de suite son veto et ramenait la conversation sur les programmes télé ou la baisse continue du pouvoir d’achat. Fascinée par l’évolution des prix, elle aimait citer les objets de consommation courante qui, jadis très bon marché, étaient devenus des produits de luxe à la faveur du passage à l’euro et de ses erreurs de conversion entre les anciens et les nouveaux francs : les pommes vendues au prix du caviar, l’eau minérale au prix du Château Margaux, le dentifrice au prix de l’or.

Il a peu de passions, mais elles sont entières, voire envahissantes : le scrabble, les accidents d’avions et Sophie Sylvestre. Le scrabble (et le jeu du Petit Bac) lui permet de donner libre cours à sa passion pour les mots, les listes (il connaît toutes les capitales du monde !) et les chiffres (il calcule les points qu’il pourrait faire en plaçant tel ou tel mot). Les accidents d’avion stimulent un certain caractère morbide tandis que la malheureuse Sophie Sylvestre est la destinataire bien involontaire de ses assiduités amoureuses depuis la classe de seconde (ils sont tous deux désormais largement quadragénaires).

L’humour à froid d’Emmanuel Venet ne va pas sans grincement de dents. Il dégomme l’institution familiale dont il dénonce l’hypocrisie, à son apogée au moment des funérailles. Il dézingue la niaiserie élevée en mode de pensée par des gens qui ne lisent aucun livre, connaissent la psyché humaine en lisant Psychologie Magazine et se font un avis sur tout en consultant la presse ou en regardant les infos. Il est impitoyable et mieux vaut rire de la terrible lucidité de son narrateur si on ne veut pas s’interroger.

Mes proches ne se posent pas ce genre de questions, ils habitent le monde avec un sans-gêne de propriétaires et sans mesurer à quel point le monde les ignore. En outre, ils se croient sociables parce qu’ils sont connectés à des légions d’autres esseulés et papillonnent, sans se douter de la vanité des liens qu’ils entretissent avec leurs semblables. Il ne leur vient même pas à l’idée de pousser devant eux, comme Sisyphe son rocher, l’espoir toujours déçu d’une rencontre vraie et d’une parole pleine : ayant tôt compris que le temps avance pour eux, ils se laissent mener en roue libre vers la maladie qui justifiera leur faillite, la vieillesse qui leur fournira des alibis, les testaments par quoi ils confieront à la génération suivante le soin de prolonger le processus, et, in fine les funérailles qui les grimeront en humanistes et en croyants vertueux.

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Marcher droit, tourner en rond

Emmanuel Venet
Verdier, 2016
ISBN : 978-2-86432-878-0 – 122 pages – 13 €

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19 commentaires sur “Marcher droit, tourner en rond d’Emmanuel Venet

  1. Jean

    Dans les années 70, on lisait « La Politique de La famille » par RD Laing….

    • Sandrine

      Personnellement, je ne lisais pas encore grand-chose dans les années 70 : un peu de Oui-Oui, puis des Fantomette… 🙂

  2. Si c’est à lire absolument… le hasard fait que je viens de lire deux titres sur la même thématique (déterrer des vieux secrets de famille…) d’auteurs qui m’étaient complètement inconnus, très bien tous les deux aussi, dans des styles différents. Je t’ai envoyé un mail depuis l’adresse de ma fille (en gmail) car je n’arrivais pas à le faire partir depuis ma boîte perso : est-ce que tu l’as reçu ?

    • Je retire la dernière partie de mon commentaire : je viens de lire ta réponse à mon mail… merci encore !

      • Sandrine

        Et moi je ne pouvais pas répondre à ce com’ plus tôt car je suis en vacances avec une connexion épouvantable après 8 heures du mat’ ! Bonne lecture 😉

  3. keisha

    ha enfin! Un vrai bonheur ce roman, on en redemande. Tu comprends qu’après je me sois jetée sur tous les livres de l’auteur, autres genres, mais vraiment réussis aussi.

    • Sandrine

      Oh oui, je comprends : ça donne envie de se précipiter sur ses autres textes !

  4. Je l’avais vu chez Keisha, petite piqûre de rappel chez toi ; cette fois-ci, il ne faut pas que je le perde de vue.

  5. Depuis le temps que je l’attends. Il n’est jamais dispo à ma BM.

  6. Oh, mais ça a l’air d’être un petit bijou, ça ! D’ailleurs, j’avais déjà lu un billet enthousiaste quelque part (mais je ne sais plus où). Et j’adore le titre !

    • Merci, Sandrine, j’ai adoré ! Même si je me demande si notre auteur ne couve pas un petit fond de misogynie…

  7. J’aurais aimé écrire ton dernier paragraphe tellement il est juste ! depuis que j’ai lu ce livre, je l’ai prêté au moins dix fois, recommandé au moins encore plus … La fin, cette déclaration d’amour à l’opposé de toute la mesquinerie familiale, m’a bouleversée littéralement.

  8. Oh la la il me le faut celui-ci ! Je l’adore déjà !

  9. Je suis comme toi, j’ai A-DO-RÉ ce roman… très juste, très drôle. Il ne faut surtout pas passer à côté de ce petit bijou !

  10. J’ai vraiment beaucoup aimé ce roman. D’autres livres de cet auteur m’attendent

  11. Je veux le lire depuis que je l’ai vu chez Keisha mais il n’est jamais disponible à la médiathèque…

    • Sandrine

      Il semblerait qu’il ait beaucoup de succès !

  12. j’ai adoré ! et ses nouvelles sont géniales. pas d’autre mot!

    • Sandrine

      Je vais me les procurer !

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