Bioy de Diego Trelles Paz

bioyBioy plonge son lecteur dans la violence du Pérou, celle d’hier et celle d’aujourd’hui. Hier, ce sont les années quatre-vingt et le Sentier lumineux. Émanation du parti communiste dirigée par Abimael Guzmán, il pratique la violence terroriste et ensanglante le pays. Il recrute dans les universités et parmi les populations les plus pauvres. Mais ce n’est pas dans la violence terroriste que nous plongent les premières pages du roman, c’est dans la violence d’État. Un groupe de militaires viole et torture la jeune Elsa, une senderiste. Par un subtil jeu polyphonique, le lecteur assiste à la scène (éprouvante) du point de vue de la jeune femme et de celui du caporal Cáceres, jeune recrue bien trop sensible au goût de ses supérieurs.

Dans cette complexe première partie, on assiste parallèlement aux meurtres très méticuleux dans les années deux mille des trois militaires sadiques. Un certain Marcos a longuement enquêté et les a traqués pour les éliminer. Qui est-il ? Va-t-il aussi tuer le caporal  Cáceres forcé au final de violer la jeune Elsa ?

On retrouve Bioy Cáceres dans une deuxième partie. Il est devenu le chef du gang le plus violent et redouté de Lima, infiltré par Humberto Rosendo Hernández, le narrateur, depuis de long mois. Celui-ci est à bout. Pour prouver au chef sa bonne foi, il a tué, il est drogué et prépare l’enlèvement d’un homme d’affaires. Le but de la police est en fait un gros bonnet de la drogue que Rosendo espère approcher et faire tomber. Mais il est sans cesse sur ses gardes, craint d’être démasqué. Son récit, en forme de journal intime, est une descente aux enfers dans un univers sans pitié.

La troisième partie déstabilise totalement le lecteur qui ne sait plus qui parle ni de quoi. Plusieurs intervenants se partagent un blog sur des tons très divers, parlant tantôt de littérature, tantôt très crûment de sexe. Qui sont-ils ? Quels rapports entretiennent-ils avec ce qui précède ? Diego Trelles Paz mêle styles et registres littéraires pour construire un roman foisonnant sur la violence. Le lecteur ne cesse d’être surpris et déstabilisé, voire malmené par une narration qui change sans cesse de points de vue.

La littérature traditionnelle n’étant pas capable de rendre compte de la complexité du monde ici décrit, il faut d’autres moyens. Comme la société se désagrège, la littérature elle aussi se délite et se fragmente sur des supports tels que le net ou le journal intime. A société déstructurée roman  fragmenté. C’est avec une dextérité impressionnante que Diego Trelles Paz fait entendre toutes ces voix.

Ce que qui brûle les yeux sous cette plume, c’est une société ultra violente héritière de la violence passée. Les comptes du Sentier lumineux ne sont pas réglés. Militaires et hommes politiques ont été amnistiés par des présidents qui avaient eux-mêmes besoin de l’être, mais ils n’ont pas disparu. Ils sont toujours là, mais bien des morts eux ont disparu à tout jamais. Jamais les militaires ne seront jugés car les crimes contre l’humanité qu’ils ont commis sont devenus prescriptibles. Ce que dit Trelles Paz c’est que la société péruvienne ne peut se construire sur l’oubli et l’injustice : les uns condamnés, les autres amnistiés alors que tous sont coupables. Selon la Commission vérité et réconciliation, les forces armées et la police sont responsables de 37% des tués et des disparus durant la guérilla du Sentier lumineux. Pourquoi ne sont-ils pas jugés ?

Malmenant narration et chronologie, Diego Trelles Paz nous fait côtoyer des individus pris dans la tourmente de cette violence sociale et institutionnelle. Nul n’a de repères, nul ne peut faire confiance. La police, la famille, les amis, tout se délite et rien n’est fiable. D’où la folie qui les saisit tous et contamine le texte. Bioy n’est donc pas un livre fluide et facile à lire, il exige un lecteur au moins attentif, d’autant plus qu’il est souvent interpellé directement. Bioy est une prouesse formelle, mais comment en douter puisque que son personnage central porte quasi le nom d’un des plus grands auteurs argentins. Mais l’enjeu dépasse la forme : dire la violence et surtout à quel point les frontières entre le Bien et le Mal sont floues. Dans les années quatre-vingt, l’armée devait lutter contre la violence terroriste et s’est montrée aussi sanguinaire et immorale. A travers Rosendo mais aussi à travers Bioy, il est clair qu’il n’y a pas de barrières entre le crime et la légalité et qu’on peut être aspiré dans une spirale mortifère.

Car c’est alors que tu entends ce nom sur tes lèvres, ce triste nom qui te désarme et te paralyse et te restitue l’innocence et la peur, ces quatre lettres qui ouvrent les portes closes de ta sombre mémoire et te font suffoquer de chagrin – pour cette femme enterrée, pour ce jeune homme enterré, pour ce pays enterré à côté de ses morts, pays de cadavres, montagnes de cadavres nus sous terre, cadavres oubliés, cadavres décomposés, cadavres nauséabonds, putrides, dans un état pitoyable, cadavres sans deuil, cadavres sans Dieu, cadavres perdus dans les limbes éternels des fosses communes, les uns sur les autres comme des troupeaux pestilentiels, cadavres vivants, cadavres amnésiques, cadavres errants qui ne savent pas qu’ils sont morts, cadavres comme le tien, cadavres comme celui d’Elsa, qui est revenue à la vie par la voix de son fils, cette dépouille humaine qui répète son nom…

 

A lire l’interview de l’auteur dans Marianne.

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Bioy

Diego Trelles Paz traduit de l’espagnol par Julien Berrée
Buchet Chastel, 2015
ISBN : 978-2-283-02785-1 – 341 pages – 21 €

Bioy, première parution : 2012

 

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7 commentaires sur “Bioy de Diego Trelles Paz

  1. Je n’ai pas envie de lire ce type de livres en ce moment, ça a l’air ultra-violent.

    • Sandrine

      C’est violent en effet… peut-être mes lectures ne sont-elles pas de saison…

  2. Pas envie d’être malmenée en ce moment, ni par la narration, ni par les voix multiples, je suis en mode neurones plats … Même si le propos justifie une forme éclatée, ce qui peut être intéressant

  3. Un roman très noir. Malheureusement proche de la réalité.

  4. Un peu pareil que les autres lectrices, pas très envie de ce climat de violence… même si je ne doute pas de l’intérêt de ce texte.

  5. toujours curieuse de lire les publications de Buchet-Chastel …(maison d’édition de mon chouchou Chaim Potok!) et de plus en plus intéressée par la littérature sud-américaine, mais j’avoue qu’à la lecture de ton billet certains mots me font frissonner…

  6. Diego Trelles Paz

    Bien… j’ai eu grand plaisir à lire ce texte formidable sûr mon roman BIOY qui vient d’apparaitre (juillet 2017) en France…
    J’apprécie aussi les commentaires des lectrices.
    Je vous invite à lire BIOY quand même. Mon roman parle de la période la plus difficile et sanglante de mon pays, le Pérou, mais il ne cherche pas à glorifier la violence ou à la rendre gratuite. Je l’ai écrit avec la plus grande honnêteté possible.
    La violence n’est pas étrangère à ceux qui vivent aujourd’hui en France. J’habite à Paris maintenant. Au cours de mon enfance et de ma jeunesse, j’ai eu l’horreur d’une guerre et d’une dictature, et maintenant, en Europe, je ressens la même peur que j’ai ressentie au Pérou.
    Nous pouvons fermer les yeux sur la réalité la plus cruelle. Je vous assure que cela ne la fera pas disparaître.
    Merci beaucoup à Sandrine pour cette critique très généreuse de mon livre.
    Bien cordialement,
    Diego Trelles Paz

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