La fonte des glaces de Joël Baqué

La fonte des glacesL’écologie, quel sujet tendance ! Quant à la fonte des glaces, elle en est un peu le symbole : on a tous en tête ce malheureux ours blanc à l’étroit sur son bout de banquise grand comme un mouchoir de poche. Joël Baqué choisit lui le manchot empereur, roi du pôle sud mis en lumière il y a quelques années par un célèbre documentaire. Ce roman, c’est l’histoire d’un ex-charcutier qui tombe amoureux d’un manchot. C’est drôle et surtout très ironique.

La fonte des glaces nous raconte la vie de Louis, devenu leader écologique malgré lui. Il est d’abord question de son enfance, et même de ses parents, installés en Afrique où naît Louis après la mort accidentelle de son père écrasé par un éléphant. Il avait lui aussi, modeste comptable, rêvé d’autres horizons, mais son histoire s’est tristement terminée. Retour à Toulon de la mère et du fils. Qui grandit, devient (provisoirement) Fuck Dog Louis avant de rencontrer l’amour en la personne de la belle et douce Lise qui partage son amour du cochon et son admiration pour la superbe trancheuse à jambon Clinencourt électrique, trois vitesses et tout alu. Tous deux tiennent une boucherie-charcuterie rue Lavoisier, multiplient les trophées et récompenses en l’honneur de leurs saucisses et boudins : c’est la belle et douce vie même si aucun enfant ne vient l’égayer.

C’est l’amour et la plume de Joël Baqué se fait jubilatoire à cette évocation.

Jamais ils ne s’allongèrent dans un champ de blé ou se roulèrent parmi les herbes folles ; le carrelage blanc, au parfum subtilement chloré, offrit à leurs étreintes le plus parfait des écrins. Le grésillement des mouches électrocutées sur le tue-insectes électrique s’intégra à ce rituel jusqu’à devenir quelque chose comme le jingle de leurs amours. L’été, ils entrebâillaient la porte de la chambre froide pour climatiser leurs étreintes. L’hiver, ils se couchaient près du fourneau où mijotaient les tripes maison, cuisinées à la graisse d’oie et délicatement poussées vers l’Orient par quelque épice tenue secrète.

Quand Lise meurt, Louis retraité déprime.

Jusqu’à un nouveau coup de foudre qui va changer plus encore sa vie que sa rencontre avec Lise. Un jour de brocante à Toulon, il tombe nez à nez avec un manchot empereur dans une armoire normande. Empaillé le manchot. Mais quand même, il se passe quelque chose entre eux. Louis acquiert le manchot et la fièvre qui va avec. Le voilà qui se met en quête d’autres spécimens, leur aménage son grenier, le climatise et passe des heures en quasi transe entouré de ses douze… manchots. Et bientôt, c’est l’inévitable voyage en Antarctique et le premier (et seul en fait) contact avec la version vivante de l’objet de sa passion.

Dès le début de La fonte des glaces, le ton moqueur de Joël Baqué enchante. Moquerie bienveillante qui ne dénigre pas mais s’amuse aux dépends des personnages sans les ridiculiser. Ils sont même presque touchants, surtout cette mère vite dépassée par les velléités adolescentes de son petit Louis qui grandit. La poésie boudin-saucisse fait mouche elle aussi et on sourit plus d’une fois à l’évocation de l’amour simple, simple comme la vie, du couple de charcutiers. Le plaisir des mots qu’éprouve à l’évidence Joël Baqué vite contamine le lecteur

Après la révélation de Louis sur le chemin de la brocante, le ton reste le même mais le fond devient bien plus critique. On le prend pour un doux dingue ce Louis dans son grenier-banquise entouré de sa Dream Team. S’il devient célèbre, une icône de l’écologie moderne, c’est bien à son corps défendant, presque par paresse. Car l’Antarctique n’est que la première étape sur le chemin vers la renommée mondiale. Il y aura ensuite les chasseurs d’icebergs, métier bien réel, méconnu et pourtant lucratif : on fait la meilleure vodka du monde avec « l’eau préhistorique » qu’ils contiennent, car rien n’est trop gros pour attraper le gogo, même pas un iceberg.

Joël Baqué souligne les travers de l’écologie à tout prix et montre comment les plus malins font de l’argent avec une bonne cause. Louis lui-même n’est absolument pas écolo : il est pris d’une soudaine lubie pour le manchot, ça aurait pu être pour les boîtes à camembert ou l’art pariétal. Pour l’assouvir, il n’hésite pas à climatiser son grenier pendant des mois afin d’offrir une simili banquise à des manchots empaillés… Le business qui se met ensuite en place autour de sa notoriété n’a rien à voir avec la préservation de la planète mais bien avec le commerce car il y a de l’argent à faire avec l’écologie.

La fin de La fonte des glaces tourne à la farce, très drôle et ouvertement moqueuse. Phagocyté par une jeune et belle journaliste à la conscience adaptable et par un homme d’affaires qui ne pense qu’au profit, Louis se transforme en gogo et les masses en moutons débiles.

Lady Gaga  interpréta son tube « Oh Louis, oui Louis » dans un clip où elle apparaissait chaussée de boots, coiffées d’un bob, vêtue du maillot du RC Toulon et ceinturée d’une bouée taillée dans la glace. Lola Tapioca, la danseuse vedette du Crazy Horse, lui dédicaça un string plus léger que le timbre collé sur l’enveloppe l’ayant acheminé. Faute d’une surface suffisante de tissu, la dédicace fut écrite au verso de l’enveloppe. Un fabricant de peluches de Grenoble fit fortune en créant le boboots, manchot empereur portant bob et boots. Jeff Koons fit fabriquer en un temps record un boboots en aluminium framboise d’une hauteur de trois mètres. Le dodelinement dont Louis était coutumier donna naissance au Louistiti, sorte de danse où il s’agissait de dodeliner de la tête en cadence, face à face.

Subtilement et sans jamais perdre le sourire, on bascule dans le grand n’importe. Ne ratez pas l’intoxication aux biscuits soviétiques : un grand moment. Joël Baqué souligne les contradictions de notre société moderne toujours en mal de causes perdues et de profit. Son écriture est un vrai plaisir, tout en jeux de mots et métaphores filées. Malgré tout, il préserve Louis du ridicule pour en faire un personnage juste humain, dépassé par les événements et trop influençable. Une fausse simplicité mais un véritable humour qui dénoncent mieux qu’un pamphlet.

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La fonte des glaces

Joël Baqué
POL, 2017
ISBN : 978-2-8180-1391-5 – 282 pages – 17 €

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8 commentaires sur “La fonte des glaces de Joël Baqué

  1. keisha

    Chez POL. Déjà attirant .
    (quand aux glaçons tirés des icebergs, j’ai testé (sur le bateau, au plus près des glaciers, dernier de mes voyages) hé bien de la glace c’est de la glace, même si plusieurs milliers d’années.)

  2. Un ex charcutier amoureux d’un manchot ! On est loin du documentaire un peu gnan gnan là … Je note dans un coin de ma tête …

  3. De l’ironie sur l’écologie, ça parait bien tentant.
    Le Papou

  4. Il me paraît très fréquentable ce livre et ce serait l’occasion de découvrir l’écrivain. J’aime bien qu’on se moque de l’écologie telle qu’elle est médiatisée et pratiquée actuellement.

  5. keisha

    Hier soir entre deux bricoles obligées (Darrieusecq etc.) au Masque et la Plume, l’un s’est lâché et a dit en quelques secondes tout le bien qu’il pense du roman que tu présentes, voilà!

  6. Une passion pour les boîtes de camembert ? Quel grand écart avec l’écologie 😉

  7. l’insolite du roman+ ton avis convaincant = je suis conquise!!!

  8. Les ton moqueurs, j’aime beaucoup ça. Et ce roman a l’air suffisamment barré pour me plaire.

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