Lady L. de Romain Gary

Lady LQue sait-on de lady L. ? La vieille femme fête son quatre-vingtième anniversaire et le tout Londres lui adresse ses félicitations. Jusqu’au palais de Buckingham qui se fend d’un télégramme. Cette honorable lady n’est pas n’importe qui avec un petit-fils ministre, un autre presque évêque, un membre de la Banque d’Angleterre : une vieille dame respectable, « une des femmes les plus respectées de ce temps dont les portraits par Boldini, par Whistler et par Sargent sont exposés en permanence à l’Académie royale ».

Sauf qu’elle a décidé de se confier à son ami (et soupirant de toujours) sir Percy Rodiner qui comme le lecteur découvre la jeunesse de lady L. née Annette Boudin « dans une impasse rue du Gire, derrière l’établissement bien connu de la mère Mouchette où avaient lieu certains divertissements très recherchés par les âmes blasées, notamment ceux de l’âne, de l’artichaut, de la houlette, de l’oignon, de la pâquerette, de la feuille de rose, de Marat dans sa baignoire, de la moutarde à l’estragon, de Napoléon sur les remparts, du cosaque à Borodino, de la prise de la Bastille, du massacre des innocents ; du clou extrait du mur et de la pièce de monnaie ramassée sur la table par des moyens que la nature n’avaient pas prévus… » . Belle et scandaleuse, prostituée par nécessité, elle tombe amoureuse d’un anarchiste, Armand Denis. Un idéaliste qui rêve de jours meilleurs pour l’humanité à laquelle il se dévoue corps et âme. Cœur aussi au grand dam d’Annette la pragmatique, Annette la jouisseuse qui voit en elle une rivale toujours plus exigeante, à jamais inassouvie.

.. tout ce qu’elle savait alors était qu’elle tenait dans ses bras un être extraordinaire par l’impétuosité de sa passion, et elle ne connaissait pas encore assez ce genre d’hommes pour comprendre que s’il mettait tant d’acharnement et d’abandon dans ses caresses, c’était parce qu’il s’efforçait d’oublier et de fuir ainsi dans ses bras un amour plus grand et plus dévorant que celui qu’elle lui inspirait. Elle n’avait pas encore appris à voir en l’humanité sa rivale, il lui arrivait même de s’imaginer qu’il n’y avait personne d’autre dans la vie de son amant.

Pour Armand Denis, la très belle Annette est une aubaine : elle sert d’appât et d’indicatrice pour le Mouvement de Libération, personne ne se méfiant d’une si jeune et belle femme dont l’éducation prolétaire a été gommée par quelques leçons (éprouvantes) de bonne tenue.

Lady L. est donc l’histoire d’une passion amoureuse que Romain Gary raconte avec une saveur toute particulière. La vieille femme prend un plaisir évident à choquer son auditeur, à le scandaliser. Trop riche et trop respectée, elle fait craquer la coquille d’honorabilité qui l’entoure et l’étouffe. Le temps d’un récit, lady L. redevient Annette Boudin et la réminiscence se fait spectacle, tableau vivant.

Compagne éperdue d’un anarchiste, Annette connaît le milieu de l’intérieur, trempe dans des combines, fomente meurtres et attentats, se dépouille de tout pour venir en aide à son amant. Sa beauté multiplie le nombre de ses soupirants qu’elle n’hésite pas à manipuler pour le bel Armand qui n’en pince au final que pour l’humanité. Une vie aussi haletante que dangereuse qui confère à la trame historique le souffle d’un roman d’aventure.

La tonalité humoristique du récit cadre ne dépare en rien celle de ce récit. Elle le ponctue de pauses qui le dédramatisent. Annette Boudin n’était anarchiste que par mimétisme et nécessité, mais lady L. est clairement partisante du désordre. Bousculer les conventions, scandaliser une dernière fois cette Angleterre cossue et corsetée et sa « bienséante placidité » incarnées par Percy Rodiner, le Poète-Lauréat, « glacé par l’indignation ».

Le pauvre était simplement attaché à la vertu et à la pureté avec l’obstination farouche des natures vraiment distinguées que la réalité épouvante, pour qui l’amour se passe seulement entre les âmes, et qui n’ont jamais pu se faire à l’idée qu’il fallait y mêler encore les mains et Dieu sait quoi.

Lady L. est à la fois une charge contre l’hypocrisie de l’aristocratie britannique et un portrait décalé des anarchistes de la fin du XIXe et début du XXe siècle. Amour et humour dominent un récit piquant et cynique qui allie farce et tragédie : grand écart maîtrisé.

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Romain Gary sur Tête de lecture

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Lady L.

Romain Gary
Gallimard (Folio n°304), 2013 (première publication en français : 1963)
ISBN : 978-2-036304-9 – 250 pages – 6,60 €

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15 commentaires sur “Lady L. de Romain Gary

  1. nathalie

    Pas fan de celui-ci dans son ensemble, même si j’ai apprécié de nombreuses trouvailles, notamment le jeu avec sur les stéréotypes.
    Je viens de regarder mon billet et j’avais noté que d’après Wikipedia Gary l’avait écrit directement en anglais !

    • Sandrine

      Oui effectivement, mais on ne trouve aucune mention de ça sur le livre lui-même (en version de poche).

  2. J’avais beaucoup aimé ce roman, son héroïne, son humour, sa chute… d’un titre à l’autre, Romain Gary m’étonne à chaque fois par sa capacité à varier les genres.

    • Sandrine

      Tout à fait, c’était un auteur éclectique à la plume toujours réjouissante.

  3. Je n’ai pas lu celui-ci, je le note !

    • Sandrine

      Ça n’est pas le plus connu !

  4. Un roman qui m’a foutu une claque sur la fin, après de longs moments de doute en cours de lecture. Du grand art au final ! Tu me donnes envie de replonger dans du Gary !

    • Sandrine

      La fin est en effet surprenante, me fait penser à un certain texte de Balzac…

  5. Après La promesse de l’aube, je me suis promis de lire un autre Gary qui ne soit pas autobiographique… celui-ci m’irait donc fort bien !

    • Sandrine

      J’en ai d’autres sous le coude, lire un Gary donne en effet envie d’en lire d’autres.

  6. Tien, je me sens moins seul dans mon envie subite de Gary. Je ne connaissais absolument pas ce titre.

  7. Oooh c’est le premier livre de poche adulte (avec L’arche dans la tempête d’Elizabeth Goudge) qu’un chouette oncle m’a offert quand j’avais quinze ans.Je me rappelle très vaguement de l’histoire mais c’est un souvenir sentimental de ma vie de lectrice 😉

  8. un roman de Gary que je n’ai pa s u cela suffit à le mettre au programme de mes lectures,merci

  9. bien sûr que j’adore cet auteur et je ne connais pas ce livre, … une belle réussite dirait-on !

  10. J’ai reçu il y a quelques jours « Croquis d’une vie de Bohème », qui sont les Mémoires de Lesley Blanch, dont Romain Gary s’est inspiré pour Lady L. C’est aux éditions de la Table Ronde. Drôle de coïncidence ! Je ne connais rien d’elle. Peut-être que je lirai le roman après ses Mémoires. En tout cas ça a l’air palpitant. 😉

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