Les soeurs de Fall River de Sarah Schmidt

Les soeurs de Fall RiverConnaissez-vous les soeurs de Fall River, les soeurs Borden ? Leur tragique histoire donna lieu à un fait divers qui défraya la chronique aux États-Unis : la plus jeune, Lizzie, fut accusée d’avoir assassiné son père et sa belle-mère. A la hache, rien que ça…

On est en août 1892 dans le Massachusetts. Emma, quarante-et-un ans et Lizzie, trente-deux vivent une relation étrange, fusionnelle mais oscillant entre amour, jalousie et non-dits. Elles n’ont jamais quitté le foyer familial, si ce n’est pour un voyage en Europe pour Lizzie et quelques jours passés chez une amie pour Emma. Au moment du drame justement, Emma est absente. Il n’y a au foyer que Lizzie, Bridget la bonne irlandaise, et l’oncle John, frère de la mère décédée, de passage avec un plan en tête…

Les relations entre les membres de cette famille nous sont dévoilées petit à petit, au gré des voix alternées de ce roman choral. La mère d’Emma et Lizzie est morte et leur père Andrew s‘est remarié avec Abby, que Lizzie appelle Mrs Borden. La jalousie, le ressentiment et l’envie construisent un schéma familial extrêmement délétère. Lizzie souffre d’un manque d’attention et ne conçoit l’amour qu’exclusif. Emma a renoncé à ses fiançailles pour honorer la promesse faite à sa mère morte de s’occuper de sa petite sœur. On arrose tout ça d’un paternel autoritaire, à l’occasion violent, d’une marâtre, d’un oncle revanchard et d’une bonne excédée : voilà tous les ingrédients d’une tragédie sanglante, glaçante sous la plume de Sarah Schmidt.

Une voix extérieure à la famille, celle de Benjamin engagé par l’oncle John pour « intimider » son ex-beau-frère, permet quant à elle de mieux prendre la mesure des premiers jours de l’enquête : pas de témoins, pas d’arme du crime et l’impossibilité générale d’imaginer une jeune femme assassinant ses parents. Lequel de ces éléments vaudra à Lizzy Borden son acquittement ? Rien n’est affirmé par Sarah Schmidt qui avance prudemment les éléments sans jamais s’engager. Bien au contraire, le lecteur reste dans le doute et à ce jour, ce double meurtre qui n’a toujours pas été élucidé continue à alimenter chroniques et suppositions, comme Les soeurs de Fall River en témoigne. A l’époque, le geste attribué à Lizzie Borden par la vox populi donna lieu à une comptine :

Lizzie Borden took an axe
And gave her mother forty whacks.
And when she saw what she had done
She gave her father forty-one.

Lizzie Borden en 1889

Sarah Schmidt ne choisit pas la surenchère ni l’accumulation de descriptions sanglantes, même si le sujet s’y prête. Elle choisit de donner voix (celle de Lizzie est très particulière, avec sa syntaxe chahutée) à l’introspection. Elle nous fait pénétrer non seulement dans la maison du crime mais aussi dans les esprits tourmentés de plusieurs protagonistes directs. Pour donner à voir et peut-être comprendre comment la tragédie s’est construite, comment ces femmes quasi enfermées, asphyxiées dans un cercle familial malsain, en sont peut-être venues à la barbarie… Nous ne saurons pas LA vérité, il est certainement trop tard pour cela et qu’importe aujourd’hui : ce qui compte ce sont l’attraction que cette femme exerce encore sur nous et le bel exercice auquel se livre ici Sarah Schmidt pour nous la faire approcher.

Au fil de recherches minutieuses, le lent chœur orchestré pour ce premier roman installe l’atmosphère lourde et moite d’un mois d’août oppressant. On voudrait s’en défaire mais comment résister à la fascination morbide ? Comment s’extraire de l’introspection psychologique élaborée par l’auteur australienne ? On est dans la maison, on étouffe parfois mais on reste pour tenter de percer le mystère Lizzie Borden.

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Les soeurs de Fall River

Sarah Schmidt traduite de l’anglais (australien) par Mathilde Bach
Rivages, 2018
ISBN : 97827436431119 – 444 pages – 23 €

See What I Have Done, parution en Australie : 2017

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8 commentaires sur “Les soeurs de Fall River de Sarah Schmidt

  1. Je l’ai reçu en anglais il y a un petit moment et comme il a été choisi pour un prix en angleterre (j’ai peur de massacrer le nom alors je le tais en me disant que tu comprends), je me suis dit que je le lirais! Tu me donne encore plus envie.

  2. Pas certaine de vouloir entrer dans cette demeure où on étouffe au point de vouloir s’entre tuer!

    • Sandrine

      L’ambiance est délétère, c’est certain, mais c’est un beau tour de force de l’auteur d’avoir su la créer.

  3. L’auteure sait enferrer son lecteur, on dirait.

  4. Pfff je ne suis pas trop tentée par une ambiance étouffante en ce moment… Trop besoin de printemps et de grand air !

  5. Encore un livre que je ne pôurrai fermer avant que de l’avoir terminé

  6. Décidément, que des éloges pour ce roman ! Je l’ai repéré mais je vais voir le style avant de me décider vu ta remarque sur « la syntaxe particulière » de Lizzie.

  7. Kelt

    Je viens juste d’acheter ce roman mais sans conviction. Mais maintenant vous m’avez donné envie de me plonger dedans.

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