Pays perdu de Pierre Jourde

Pays perduA l’occasion d’un héritage que fait son frère, Pierre Jourde retourne au village. Celui de son arrière-grand-mère, celui de son enfance. Il y connaît tout le monde et tout le monde le connaît. Il faut dire que ce hameau du fin fond de l’Auvergne ne compte désormais plus que neuf maisons habitées pour vingt-cinq habitants, dont une vient de mourir. C’est la jeune Lucie, vaincue par la leucémie, dont l’enterrement aura lieu le lendemain. A l’occasion de la veillée funèbre, Pierre Jourde raconte les habitants, ceux qui viennent se recueillir et ceux qui ne viennent pas. Ce faisant, il décrit la vie de ce pays perdu, faite d’hommes et de femmes rudes et secrets, souvent taiseux, mais aussi de crasse, d’ignorance et de solitude. Il brosse le portrait d’un monde qui n’est presque plus, convoquant ses propres souvenirs d’enfance. Car la mort et l’enterrement de Lucie font ressurgir ceux de son père qu’il évoque par bribes avec beaucoup de pudeur. Pays perdu fait le deuil d’un lieu ainsi que des êtres qui l’ont animé.

Situé au-delà de nulle part, bien à l’écart des routes, le hameau de Fauconde ne se laisse pas aborder facilement. Ça n’est pas un lieu de villégiature, même pour les amoureux du retour à la terre. Rien n’est facilement abordable dans ce paysage ancien et tourmenté, rien n’est accueillant. Son authenticité n’est pas de celles qui font rêver, sa rusticité manque de charme. Si Pierre Jourde fait preuve d’un évident attachement au lieu et aux gens, il ne les épargne pas. Rien à voir pourtant avec le point de vue d’un Parigot méprisant sur la France profonde : il parle en connaissance de cause. Il constate plutôt qu’il ne déplore et s’il se moque parfois, c’est sans mépris.

Les descriptions sont d’une redoutable précision. Pierre Jourde creuse les paysages et les corps de ce pays perdu, restituant ainsi un monde à l’abandon, en voie de disparition. Il ne s’agit pas d’une carte postale, de celle qu’on prend loin du tas de fumier car il ferait désordre dans le paysage. Au contraire, tout est là, jusqu’à l’odeur, comme hier et comme il y a des siècles, semble-t-il…

La grande idole des mouches, la déesse fiente règne dans l’immanence. Ses avatars sont multiples, aux fragrances variées. Elle se manifeste volontiers sous la forme de la bouse fraîche, tas grossièrement circulaire, brun foncé, décrivant une spirale de plis autour d’une dépression centrale, de manière à former un maelström merdeux, figé dans sa propre puanteur. Par centaines, ces mines attendent leurs victimes, disséminées tout au long des routes, accumulées dans les chemins où les feuilles et les herbes courbent vers le passant leur poids de crotte humidifié d’urine et de rosée. Certains prés multiplient les étrons géants, comme Douaumont les cratères d’obus. Il y a des endroits où la merde a été accumulée en grandes quantités, puis écrasée et répandue par les roues des tracteurs qui y ont laissé leurs empreintes. On dirait la bauge d’un dragon qui y aurait roulé ses anneaux monstrueux.

L’extrait me semble illustrer parfaitement la magnifique écriture qui se fait alchimiste du verbe pour transformer l’excrément en littérature. Il est donc évident que tel le poète maudit, Pierre Jourde n’ait pas été compris. Pays perdu a été ressenti comme une insulte par les habitants du hameau qu’il décrit qui s’en sont pris à lui violemment. Il raconte l’épisode et son traumatisme dans La Première pierre.

Pierre Jourde sur Tête de lecture

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Pays perdu

Pierre Jourde
L’Esprit des Péninsules, 2003
ISBN : 978-2-84636-046-4 – 166 pages – 15 €

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9 commentaires sur “Pays perdu de Pierre Jourde

  1. keisha

    Très bons choix de lecture! J’ai aussi ces deux livres incontournables à mon actif, ils sont à lire tous les deux (ainsi que Winter is coming, tout à fait les thèmes que je déteste en général, mais j’ai eu un coup de coeur pour, oui, c’est Jourde, ça se voit que j’aime? ^_^)

    • Sandrine

      Avant ces deux titres, je n’avais lu que Le Jourde et Naulleau, avec beaucoup de plaisir.

      • keisha

        J’ai lu Le maréchal absolu et Petit déjeuner chez Tyrannie (Naulleau/Jourde, jubilatoire)
        J’avais noté le Jourde et Naulleau, et comme Naulleau sera à l’ex forêt des livres fin aout, j’ai de l’espoir

  2. Nul n’est prophète en son pays.

  3. J’ai assisté à une rencontre avec lui à la sortie de  » la première pierre ». C’était très intéressant et ça faisait frémir tout de même. Mais ayant grandi à la campagne, je n’étais pas surprise de ce qu’il racontait. Deux livres que j’ai mis sur ma liste, arriverais-je à les lire un jour …

    • Sandrine

      Je trouve très intéressant d’essayer de comprendre les mécanismes d’une telle mentalité.

  4. Ce titre m’avait attirée, à sa sortie, mais je l’avais oublié depuis … Donc merci du rappel ! Le deuil d’un lieu … belle expression ….

    • Sandrine

      C’est un très beau texte, un de ceux qui donnent envie de tout noter. J’ai relevé un bon nombre de citations…

  5. nathalie

    La campagne n’a rien de pittoresque dans certaines de ces réalités. On n’est pas juste dans les fleurs et les vaches. Je n’ai jamais lu Jourde mais je dois le faire depuis longtemps !

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