La première pierre de Pierre Jourde

La première pierreUn an après sa publication, Pays perdu est arrivé au village. Les habitants n’ont au moins pas apprécié la description que Pierre Jourde y fait de la vie paysanne. Ils n’ont pas perçu l’hommage ni l’attachement de l’auteur pour ce recoin oublié du Cantal d’où sa famille est originaire et où il revient sans cesse depuis l’enfance. Il y connaît tout le monde et tout le monde le connaît. On l’a accusé de révéler au grand jour des secrets indicibles. Il est devenu le traitre, l’intellectuel, le Parisien. Dans La première pierre, il raconte comment il a failli être lynché, lui, ses enfants et sa compagne quand il est retourné à Lussaud l’été venu. Il raconte brièvement le procès qui a suivi et surtout, sa mise à l’écart de la communauté et l’impossible communication suite à cette mise au ban.

L’accueil réservé à Pierre Jourde et sa famille par les gens du village a été très violent. Les jets de pierre ont rapidement succédé aux invectives et il n’a eu que le temps de sortir ses valises du coffre et de les y remettre. Puis de chercher son fils qui pris de panique s’était enfui. Son petit dernier, encore bébé, a été blessé au visage par des bris de verre. Plus que la haine soudaine des habitants, ce sont la souffrance et la peur de ses enfants qui l’ont le plus affecté. Quand plus rien n’arrête la violence brute, pas même l’enfant innocent, il n’y a pas de pardon possible et Pierre Jourde ne pardonnera pas.

S’il écrit La première pierre, c’est plus pour expliciter les mécanismes à l’œuvre dans cet épisode. Il se parle d’ailleurs à la seconde personne, comme pour s’expliquer à lui-même ce qu’il cherche à comprendre. Si on ne peut douter du réalisme de la situation et de la spontanéité de l’affrontement, les tenants et aboutissants des événements conservent une part de scénario digne d’une dramatique télé. Il y est en effet question de vieux secrets, d’adultères artificiellement tus, de patriarche à béret et de vieilles rancunes ville/campagne. On comprend cependant les conséquences terribles qu’ont eu à endurer ceux qui ont pris la défense du traitre.

Le témoignage de la doyenne du village, avec ses quatre-vingt-treize ans, pèse lourd. Il faut beaucoup de courage, à Elise, pour affronter la haine définitive de tout un village, dans un lieu où elle a toujours vécu, et où ceux contre qui elle va témoigner forment son unique société, tous les jours de l’année.

Rare exemple d’honnêteté primant sur la solidarité de groupe. Elise seule contre tous, comme Pierre Jourde le sera quand il reviendra, et reviendra encore malgré l’hostilité éternelle de la majorité des habitants.

Il est aussi question du traitement public des événements dont les médias se sont emparés comme une aubaine. Avec la causticité qu’on lui connaît Pierre Jourde analyse les différentes positions adoptées par les accusateurs bien-pensants. Au-delà, ce qui est au cœur de La première pierre, c’est le pouvoir de la littérature qui peut encore soulever les foules et armer des bras vengeurs. C’est à la fois rassurant et inquiétant ; ça témoigne de son emprise sur la réalité.

Et c’est à partir de là que tu as commencé à comprendre à quoi servait la littérature : à tenter d’opposer, à toutes ces fictions rudimentaires, la complexité du réel.

La littérature sert donc ici à défaire les histoires et à désembellir les fictions. C’est sans doute ce que les habitants ne lui pardonnent pas : dire la vérité toute plate bien plus que révéler des secrets sus de tous ; nous faire sentir l’odeur de la merde plutôt que suggérer ouvertement la misère intellectuelle.

Elle sert aussi à affirmer et réaffirmer. Ainsi Pierre Jourde écrit à nouveau et malgré tout son attachement à cette terre et à ces gens. Il raconte la dernière estive, en forme d’adieu à un mode de vie qui disparait sous ses yeux.

Pierre Jourde sur Tête de lecture

.

La première pierre

Pierre Jourde
Gallimard, 2013
ISBN : 978-2-07-014215-6 – 189 pages – 17,90 €

..

..

..

..

10 commentaires sur “La première pierre de Pierre Jourde

  1. La campagne n’est pas le lieu idyllique qui fait fantasmer dans de citadins de nos jours ! Les mentalités y restent très fermées. Je le lirai un jour.

  2. J’imagine qu’il vaut mieux lire d’abord Le pays perdu. Je ne sais pas si cet auteur est pour moi, mais qui ne tente rien…

  3. keisha

    Tu sais que les deux m’ont fort plu. vraiment un excellent auteur. Sinon, la campagne, ouh là rien ne s’oublie. ^_^

  4. intéressant de lire les deux en effet!

  5. Un constat bien triste, à lire ton billet.

  6. Hélas, je n’ai pas trouvé le premier avant de partir, j’avais pourtant furieusement envie de le lire ! La dernière estive ? Une expression du Cantal ?

    • Sandrine

      Je ne crois pas, je pense qu’estive est un terme assez commun pour signifier qu’on emmène les bêtes dans un lieu où elles resteront tout l’été…

  7. Je ne vois pas ce qui peut faire croire que l’humanité serait différente à la campagne ( j’y vis, j’ai vécu quelques années en ville, mais je ne vois pas bien en quoi les gens y seraient « mieux » ou autres ) …Pierre Jourde a été « puni » pour sa sincérité et son regard acéré, son œil ouvert et juste. Je n’ai pas lu ces deux livres ( mais je le ferai ) mais j’ai lu « La littérature sans estomac » qui m’avait absolument ravie. Si ce livre-ci ne lui a pas valu une lapidation à base de cailloux du Cantal, ça ne lui a sûrement pas amené des amis, qui n’ont pas utilisé les cailloux, mais des châtiments plus subtils, enfin je le suppose…Ce que je veux dire, c’est que Jourde fait acte de salubrité publique, et qu’il faut des gens qui démythifient et démystifient la masse molle des idées. Il n’est d’ailleurs pas le seul, je pense. On sait tous qu’il y a plein de sujets qu’il ne faut pas attaquer, pour des raisons de bien-pensance, pour continuer à sembler être dans l’air du temps et des belles idées qui recouvrent de leur voile flou une mocheté humaine sans nom. L’humanité est partout la même, pas pire ici que là. Elle n’inflige pas la même punition parce qu’elle n’a pas la même éducation ni les mêmes rituels, mais l’humanité est partout la même. Sinon, Pierre Jourde est triste de voir disparaître un mode de vie à travers une dernière estive, estive et troupeaux que nombre de bien-pensants du moment souhaitent voir disparaître avec les bergers. Et les bergers pourraient bien, eux, caillasser ces opposants ! L’humanité est ainsi, irrécupérable.

    • Sandrine

      J’imagine que Pierre Jourde est un homme avisé, qui connaît le genre humain, aussi est-il assez étonnant qu’il ait été surpris par les réactions engendrées par son roman. Il lui reste, malgré sa sagacité, un vieux fond de naïveté : croire au genre humain, malgré tout…

  8. Possible. On essaye tous d’y croire encore, un peu…surtout qu’on en fait bel et bien partie, nous aussi.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *