Janet de Michèle Fitoussi

Janet de Michèle FitoussiTrès peu de gens connaissent encore Janet Flanner (1892 – 1978). C’est sans doute pourquoi Michèle Fitoussi a choisi d’écrire cette biographie, en forme de réhabilitation : cette Américaine a été pendant plusieurs décennies la correspondante du New Yorker à Paris, sa plume était admirée, tout comme son esprit et son humour. Elle a fréquenté le Paris intellectuel et artistique des années 20 aux années 70, côtoyé les expatriés américains les plus célèbres, commenté la Seconde Guerre mondiale et pourtant, la postérité l’a oubliée.

Elle naît dans une famille quaker qui devient bientôt trop étroite : elle sait très tôt qu’elle veut devenir écrivain et qu’elle est homosexuelle. Rien de dramatique à ça, elle se marie pourtant avec un homme qu’elle aime beaucoup et qu’elle estimera toute sa vie, même après leur divorce. Ce sont définitivement les femmes qui l’attirent. Elles aura de nombreuses maîtresses seules trois cependant compteront vraiment et devront composer avec sa frivolité et sa liberté d’esprit.

Installée à Paris en 1925 et désargentée, elle accepte d’écrire des critiques de théâtre et de cinéma pour un journal qui débute : le New Yorker. Les mots d’ordre de la rédaction : humour, légèreté et sophistication. Il s’agit de faire croire à la classe moyenne qui se développe qu’elle fait partie de l’élite. Janet suit mais dans les années 30 en Europe, il devient de plus en plus difficile de rester insouciant. « Pas de politique ! » lui dit son rédacteur en chef et pourtant, elle finira par publier un portrait d’Hitler et couvrir le procès de Nuremberg.

Janet Flanner c’est aussi les grandes affaires française (les soeurs Papin, Stavisky…), la génération perdue, l’amitié avec Ernest Hemingway, Sylvia Beach et sa librairie Shakespeare & Company…

Janet Flanner et Ernest Hemingway, Paris 1944

Le Paris intellectuel qu’elle aime et qu’elle croque dans ses chroniques, ses lettres américaines qui font son succès. Elle n’écrira jamais le grand roman qu’elle n’a cessé d’imaginer mais il est clair qu’elle était aussi, en tant que journaliste, un grand écrivain.

Elle aimait « sculpter la glaise brute des mots », les façonner, les ponctuer, les biffer, les reprendre. Sans cesse à la recherche de l’adjectif parfait, de la tournure subtile, elle disait d’une phrase qu’elle « la harcelait, la rongeait, la caressait et la flattait ». Quand elle avait trouvé l’adjectif qui convenait, elle s’arrêtait, contemplait son paragraphe, comme s’il était une oeuvre d’art. Si elle n’était pas satisfaite, ce qui arrivait souvent, elle jetait tout et elle recommençait.

Pour Michèle Fitoussi, elle a le talent d’un Truman Capote, d’un Norman Mailer ou d’un Hunter Thompson, tous ceux qui ont donné leurs lettres de noblesse au Nouveau Journalisme. Mais ceux-ci avaient l’avantage d’être des hommes… Peut-être Janet Flanner n’était-elle également pas assez sûre d’elle, trop effacée pour marquer la postérité.

L’auteur cite peu la prose de cette journaliste talentueuse qui n’a été que peu traduite. On devine son mordant et sa finesse d’esprit et ce qu’on apprécie surtout, c’est la reconstitution d’un Paris disparu, avec ses cénacles d’expatriés, ses lieux à la mode et cette illusoire impression que tout durera toujours. On dirait que Paris n’est peuplé que d’écrivains et d’artistes, de fines plumes prêtes à s’entretuer pour une virgule se mêlant dans de joyeuses coucheries qui parfois tournent au drame.

Féministe et homosexuelle, Janet Flanner a tout aujourd’hui pour attirer l’attention. Ce qui a retenu la mienne, c’est plutôt l’écrivain pointilleux, la journaliste méticuleuse si exigeante avec elle-même, détestant les compromis. Elles est une époque, un style et une personnalité qu’il était temps de nous faire découvrir.

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Janet

Michèle Fitoussi
Lattès, 2018
ISBN : 978-2-7096-5693-1 – 429 pages – 20 €

 

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4 commentaires sur “Janet de Michèle Fitoussi

  1. J’ai été passionnée par ce portrait !

  2. Même si je n’adore pas les biographies, celle ci faisant découvrir aussi une époque, elle me dit bien.

  3. keisha

    J’espère que ta rencontre avec l’auteur aux RVH s’est bien passé (pas possible pour moi d’y aller, cette année)

  4. Un personnage à découvrir, en effet.

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