Histoire d’un mensonge : enquête sur l’expérience de Stanford de Thibault Le Texier

Histoire d'un mensongeEn 1971, un professeur de l’université de Stanford, Philip Zimbardo, se livre à une expérience connue sous le nom d’expérience de Stanford. Elle deviendra mondialement connue et servira rapidement de cas d’école en matière de psychologie sociale. Histoire d’un mensonge  déconstruit cette expérience rarement contestée pour démontrer qu’elle n’avait rien de scientifique et qu’elle n’a été qu’une « simulation manipulée« . Thibault Le Texier ne s’en prend à rien moins qu’un pilier de l’expérimentation scientifique reconnue par les chercheurs depuis des décennies. L’exercice est aussi osé que convaincant.

Ce que l’expérience de Stanford tend à démontrer c’est que n’importe quel individu placé dans des conditions particulières peut devenir le bourreau de ses semblables. J’en suis venue à lire ce texte dans le sillon de la célèbre expérience de Milgram sur la soumission à l’autorité, suivie entre autres du roman de Tod Strasser, La Vague et du film de Dennis Gansel qui l’a adapté. Pouvons-nous tous, pourrais-je, en venir à torturer physiquement et/ou psychologiquement un autre être humain juste parce qu’on me l’ordonne et/ou qu’on me décharge de ma responsabilité ?

Zimbardo passe une annonce dans un journal : il cherche des volontaires pour être gardiens de prison, d’autres pour être prisonniers pendant deux semaines en vue d’expérimentations scientifiques. Il attribue les rôles aux étudiants sélectionnés, les enferme dans la prison recréée et se contente d’observer les comportements des uns et des autres, dit-il. L’expérience de Stanford a dû être interrompue au bout de six jours car les gardiens se sont transformés en véritables tortionnaires, humiliant et avilissant les prisonniers. De même que Milgram et en allant encore plus loin, déclare Zimbardo, l’expérience démontre que tout un chacun est un monstre potentiel, il suffit d’être placé pour ça dans les conditions adéquates. Un petit pas de plus et il affirme démontrer aussi le comportement des nazis pendant la Seconde Guerre mondiale.

Effrayant.

Oui mais.

Brique après brique, Histoire d’un mensonge démonte cette version officielle en en pointant les failles et autres manquements. J’en signale ici quelques-unes, tellement énormes qu’on se demande comment elles n’ont pas été dévoilées plus tôt. Ou non, on ne se le demande plus à l’issue de la lecture puisque Thibault Le Texier prend aussi soin d’expliquer le consensus qui s’est fait autour de l’expérience et de ses résultats.

D’abord, à l’inverse de ce qu’affirme Zimbardo (âgé aujourd’hui de quatre-vingt-cinq ans, un « professeur couvert d’honneurs, sympathique, attentionné, proche de ses élèves et qui a beaucoup fait pour ouvrir la psychologie au grand public« ), gardiens et prisonniers n’ont pas été livrés à eux-mêmes dans un univers carcéral recréé. Les gardiens avaient des instructions : ils devaient être sévères avec les prisonniers, recevant pour ça avant le début de l’expérience de nombreuses consignes. Leur comportement n’était donc pas spontané et allait à l’encontre de ce qu’on préconise car plus les gardiens sont stricts et plus les détenus seront hostiles au quotidien. Et dans les vraies prisons, aucun gardien n’a intérêt à attiser l’hostilité voire la rébellion des prisonniers qu’il côtoie quotidiennement.

De plus, les participants étaient des étudiants de Stanford, ravis de participer à l’expérience de leur professeur et donc soucieux de lui obéir voire de lui plaire (lui-même jouait le rôle du directeur de la prison). Ils avaient de plus un intérêt économique dans l’affaire puisqu’ils étaient payés. Mais surtout, ils jouaient tous un rôle : tous savaient très bien qu’ils n’étaient ni prisonniers ni gardiens pour de vrai, que l’expérience aurait une fin. La « prison » fictive n’était que des locaux universitaires aménagés. Mise en scène rassurante.

Comment dès lors peut-on comprendre que Zimbardo, au moment de la découverte des horreurs d’Abu Ghraib ait été convoqué comme spécialiste des mauvais traitements en milieu carcéral ? Comment comparer ces jeunes étudiants américains blancs de la classe moyenne se livrant à une expérience très encadrée à de vrais soldats torturant de vrais prisonniers durant une vraie guerre ? Pire encore, Zimbardo lui-même a déclaré avant l’expérience ne rien connaître à l’univers carcéral et il n’a même rien lu sur le sujet… Il a pourtant écrit un livre en 2003 qui fait les rapprochements qu’il juge évidents entre son expérience et Abu Ghraib : L’Effet Lucifer.

Par contre il maîtrise les médias et la communication. Avant même de les analyser, il fait tout pour que les résultats de son expérience soient connus. Il a filmé et enregistré certains échanges entre gardiens et détenus et les diffuse à l’appui de sa thèse. Thibault Le Texier a rencontré d’autres scientifiques, il a interviewé des participants à l’expérience et a eu accès à ces archives, y compris à celles qui ont été écartés car elles ne corroboraient pas la thèse de départ.

Car là est bien le problème : l’expérience de Stanford n’est pas une expérience mais bien une démonstration et même un acte militant. Zimbardo veut en fait faire réformer les prisons américaines qu’il juge déshumanisantes. Si l’intention est louable, elle emprunte des chemins critiquables puisqu’elle déforme des faits et recourt au mensonge pur et simple. Thibault Le Texier termine d’ailleurs sur ces mots : « il n’y a pas de mensonges vertueux« .

Plutôt qu’un réquisitoire contre Zimbardo, Histoire d’un mensonge est avant tout une dénonciation du manque de rigueur scientifique et de la place des médias dans la recherche. Et pour Thibault Le Texier il est clair que l’expérience de Stanford n’a aucune valeur scientifique. Il dénonce avec rigueur tous les biais qui invalident cette expérience et convainc effectivement le lecteur.

Il est possible de lire ce livre en ligne.

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Histoire d’un mensonge : enquête sur l’expérience de Stanford

Thibault Le Texier
La Découverte (Zones), 2018
ISBN : 978-2-35522-120-0-6 – 293 pages – 18 €

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4 commentaires sur “Histoire d’un mensonge : enquête sur l’expérience de Stanford de Thibault Le Texier

  1. Nathalie

    Bizarrement je me suis toujours méfiée de cette « expérience » par pur préjugé, mais aussi parce qu’il me semblait qu’elle confortait trop une certaine doxa : on est tous des monstres, on sait bien que l’être humain gnagnagna, comme le montre constamment l’actualité. Ce retour à la complexité est rassurant. J’ai entendu l’auteur dans une émission de France Culture, très intéressant.

  2. J’ai dû écouter la même émission que Nathalie sur France-Culture, peut-être la Fabrique de l’histoire d’ailleurs. C’est fou que l’on continue à citer cette expérience, comme si l’on ne savait pas qu’elle est nulle.

  3. J’en avais entendu parler lors d’une émission de radio. Merci pour le lien en ligne.

  4. Petit clin d’œil : Un des personnages de « L’Arbre-Monde » de Richard Powers participe à l’expérience de Stanford !

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