My Absolute Darling de Gabriel Tallent

My Absolute DarlingMy Absolute Darling était le livre événement aux États-Unis en 2017, nous dit-on, et il a beaucoup fait parler de lui en France en 2018, notamment à l’occasion du festival America. Je n’ai pas animé de rencontre avec Gabriel Tallent à cette occasion (mais avec de nombreux autres auteurs !) et j’en ai été déçue sur le moment mais après lecture, je me dis que ce fut plutôt un bien car My Absolute Darling est très loin d’être pour moi le chef d’oeuvre qu’il est pour d’autres.

Julia « Turtle » Alveston, dite aussi Croquette, vit seule avec son père dans une maison isolée au bord de la mer en Californie. Elle a quatorze ans et peu de souvenirs de sa mère décédée. Martin son père lui a appris à tirer (elle ne se déplace qu’armée) et à vivre à la dure, pour le moins. Il admire sa fille qu’il veut forte et qui lui rappelle sa femme disparue. Depuis certainement plusieurs années, il abuse d’elle sexuellement en exerçant une emprise brutale, sadique et humiliante sur son enfant.

Certains lecteurs (américains) ont des reproches moraux à faire à ce roman. Certains estiment qu’on ne peut pas faire une oeuvre d’art littéraire en traitant d’enfants sexuellement abusés, que Gabriel Tallent est trop complaisant, que la haine que Julia devrait ressentir à l’encontre de son père n’est pas assez clairement exprimée. Pour ma part, je pense que morale et littérature n’ont rien à faire ensemble et que bien sûr, on peut faire oeuvre d’art de tout, y compris des mauvais sentiments et de la bassesse humaine. Quant aux sentiments exprimés par Julia, ils sont ambigus et c’est tant mieux : qui sait ce que pense ou comment doit penser un enfant sexuellement abusé ? Qui a le « droit » de dire comment il doit s’exprimer ? Il semble évident que l’enfant est perturbé, ses repères sont éclatés et ses sentiments complexes. Je trouve que Gabriel Tallent a bien exprimé cette complexité, cette ambigüité des sentiments de Julia pour son père.

Quand j’entends la voix de Julia, je n’entends pas la voix d’une enfant sexuellement abusée. Je lis les mots d’un jeune auteur américain qui imagine (avec quelle expérience ?) ce que pourrait penser cette enfant et quelle pourrait être sa vie. Oui c’est un roman réaliste, c’est pourquoi il peut sembler si malsain, mais c’est avant tout une fiction, une oeuvre littéraire qui transforme cette réalité en expérience intellectuelle.

La voix de Julia peut être dérangeante car Julia aime son père. Par amour pour lui, elle ne veut pas être la « pauvre petite moule illettrée » qu’il voit parfois en elle, elle veut être son absolute darling, son amour absolu. Être la source de sa joie, mais aussi de son plaisir et de son désir, se conformer à ses attentes, le satisfaire en tout : est-ce mal quand on aime ? Jusqu’où aller par amour ? Que supporter ? Comment Julia peut-elle estimer ce qui est bien et ce qui est mal ? Manipulée et abusée, elle n’est pas libre et la violence de ses sentiments envers son père émeut car elle est pure alors que cet homme ne mérite que mépris pour ce qu’il lui fait subir.

Martin souffre lui aussi. Loin de pardonner sa violence et ses crimes, sa souffrance fait de lui un être complexe, déchiré, terriblement intelligent. Elle l’a transformé en prédateur comme un animal blessé centré sur la douleur qui le submerge et qu’il cherche à calmer.

Pourtant My Absolute Darling ne m’a pas convaincue. Je l’ai trouvé extrêmement long et beaucoup trop descriptif. Je peux m’accommoder de trop (à mon goût) de descriptions de la nature, mais le montage et démontage de très nombreuses armes à feu me lassent. Idem avec le vocabulaire toujours vulgaire de Julia et de son père. L’ennui s’est donc rapidement abattu sur moi. Il y a même des scènes que j’estime tout simplement ridicules, comme celle où Julia découpe les meubles à la tronçonneuse.

Mais le pire, c’est que le personnage n’évolue que très peu. Julia passe son temps à ratiociner, à aimer son père et à le détester, à graisser ses flingues en voulant fuir, et puis non, elle reste, se traitant de tous les noms. Oui, ses constantes invectives, ses hésitations, ses tentatives avortées témoignent de sa difficulté à se défaire de son père (c’est le sujet du livre) car elle lui est attachée autant qu’elle le déteste, mais bon sang, c’est vraiment long. La fin est représentative de ces longueurs : Julia, son potager et son terreau sont à mes yeux inutiles une fois que l’événement est arrivé.

Je lis pour toutes sortes de raisons qui me sont personnelles comme chaque lecteur. L’ennui n’en fait pas partie. J’ai terminé ce roman d’une part parce que j’avais abandonné le précédent et d’autre part pour savoir ce qui lui a valu d’être à ce point plébiscité. Sans doute son « immoralité », le sujet tabou et l’écriture à la fois trash et poétique de Gabriel Tallent : les livres dits dérangeants et bien écrits ont souvent du succès. Rien de tout ça n’a été supérieur à l’ennui à mes yeux.

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My Absolute Darling

Gabriel Tallent traduit de l’anglais par Laura Derajinski
Gallmeister, 2018
ISBN : 978-2-35178-168-5 – 453 pages – 24,40 €

My Absolute Darling, parution aux États-Unis : 2017

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28 commentaires sur “My Absolute Darling de Gabriel Tallent

  1. Il me fait quand même envie, mais je lis de plus en plus de bémols à son sujet… ceci dit, c’est la première fois que je lis un avis qui parle d’ennui (et l’ennui, pour un lecteur, c’est rédhibitoire…) ! Bon, je vais pour l’instant me consacrer à la myriade de titres qui peuplent mes étagères..

    • Sandrine

      Je crois que je n’avais pas lu/entendu d’avis négatifs au sujet de ce livre. Après lecture, je suis allée farfouiller, notamment sur Goodreads et donc du côté des lecteurs américains et c’est parfois violemment (et moralement) réprobateur.

  2. Je ne me décide pas à le lire et ton avis achève de me décourager .. (mais qu’est-ce que l’auteur était sympathique !!!)

    • Sandrine

      Pour moi, David Vann est typiquement l’auteur qui écrit des choses absolument affreuse et qui est lui-même hyper sympathique, souriant et tout. On l’imagine renfermé et neurasthénique, mais pas du tout !!

  3. Je ne me souviens pas avoir ressenti d’ennui, la tension créée par l’auteur me poussait à tourner les pages. Je l’ai trouvé plutôt bien écrit, les personnages bien ambigus comme il se doit dans cette sorte d’histoire où tout ne saurait être trop simpliste, mais c’est vraiment cette tension que j’ai trouvé bien faite. Pas toi, manifestement !
    D’autre part, c’est trop glauque à mon goût, (mais c’est ce qui plaît, j’en suis sûre), certaines scènes auraient pu être plus suggérées, ce qui m’empêchera toujours de classer ce livre en « coup de cœur », et en fera seulement un bon roman, difficile à oublier, mais pas à recommander à tout le monde.

    • Sandrine

      Ça aurait été dommage, dans l’exercice littéraire qu’est l’écriture d’un livre, de reculer devant l’obstacle et de ne pas décrire l’objet du problème. Jeter « un voile de pudeur » sur la scène, aurait été un aveu d’impuissance et une faveur accordée à la morale, à mes yeux.

  4. keisha

    Ce fut un abandon : trop de livres à lire par ailleurs). j’ai été étonnée que le père ne paraisse pas un ‘ras du front’, i la un discours sensé avec les profs (au début), mais montage démontage d’armes, ça m’a saoulée (oui, longueurs) et adios! (après un oeil sur la fin)

    • Sandrine

      Ah, dans mes bras !!!!

  5. Bon, du coup je repousse encore plus le moment de le lire. Il m’intrigue cela dit, je me demande dans quel camp je vais me situer…

    • Sandrine

      Eh bien oui, moi aussi. Je vais lire désormais en connaissance de cause les avis des autres lecteurs. J’attends donc le tien 😉

  6. C’est drôle mais moi il y a certains romans, d’emblée je ne les sens pas pour moi, et ce, malgré les avis enthousiastes par la suite. Question de thématiques déjà, et puis une intuition. Ce roman en faisait partie. Du coup, ton billet me conforte dans l’idée que je n’y trouverai vraiment pas mon compte, et que je fais bien de me concentrer sur les autres tentations.:-)

    • Sandrine

      Tu as donc un flair plus fin que le mien. Il y a aussi des thématiques qui ne me tentent pas mais que j’essaie tout simplement parce qu’il y a des auteurs qui peuvent transcender tout ça. Certains (Padura par exemple) pourraient écrire sur n’importe quoi et me passionner (la vie sur la banquise au XIIe siècle, la pêche à la crevette en Basse Bretagne, l’influence des produits en croix sur la libido des populations de l’Idaho…).

  7. je me retrouve beaucoup dans ton billet, je n’ai pas adhéré à ce roman, trop d’armes, trop d’horreurs… parfois inutiles. Certains passages ont été une vraie torture de lecture!

    • Sandrine

      Mais où sont donc ceux qui ont apprécié ce roman ??!! 🙂

  8. Je n’avais déjà pas en vie de le lire… Mais là, c’est sans regret !

    • Sandrine

      Je croyais que quasi toute la blogosphère littéraire avait déjà lu ce roman, je m’aperçois que non, et loin de là….

  9. Pas lu à sa sortie tapageuse, je voulais attendre que ça se calme. Et donc pas certaine de le lire

  10. Salut Sandrine, pour apporter une note contradictoire à tous les commentaires, j’ai adoré ce roman et il m’a fait un effet bœuf que je n’avais pas ressenti depuis Le diable tout le temps de Donald Ray Pollock. Je ne suis pas du tout adepte de sujets glauques, ou de scènes gore, tu le sais. J’ai adoré cette plume noire et poétique, j’ai adoré Turtle, sa construction, sa lutte, sa volonté. Et presque tous les gens qui n’ont pas aimé ce roman (ce qui n’est pas ton cas) n’ont retenu que les scènes d’inceste (il y en a une explicite dans le livre). Heureusement, tous les goûts sont dans la nature. C’est pour moi un livre inoubliable, énorme ! Amitiés

    • Sandrine

      J’ai vraiment beaucoup aimé Le Diable, tout le temps et jamais je n’aurais fait le parallèle entre les deux… mais bien sûr, personne n’a tort ou raison, les inclinations de chaque lecteur sont au fond très mystérieuses et il est heureux comme tu le dis qu’il y en ait pour tout le monde !

  11. j’attendrai de voir s’il arrive en bibliothèque!

  12. Moi j’ai trouvé cette lecture éprouvante ! Je ne pouvais pas lire de longs passages d’affilée.

  13. Je ne me sens pas du tout l’nvie de lire ce livre, je me tiens éloignée de cette thématique. Par contre, qu’est-ce que je suis d’accord avec toi sur le fait qu’on peut créer de la bonne littéature avec la bassesse humaine c’est exactement ce que je ressens en ce moment à la lecture de « Trouble » de Jeroen Olyslaegers

  14. J’ai tenté, mais je n’ai pas accroché et le côté trash me faisait peur..

  15. Je te rejoins absolument dans tes critiques.

  16. Mon avis rejoint le tien… j’ai vraiment détesté cette lecture. Et que des « putains » et « salope » à chaque ligne ! Indigeste au possible ce roman !!

  17. Mon ressenti est assez proche de celui de Kathel : je n’ai moi non plus pas ressenti d’ennui, j’ai trouvé la tension constante et prenante. J’ai trouvé le tout bien écrit, les personnages et situations ambigus… J’ai été happée par cette histoire, partagée entre fascination et dégoût…

  18. Je ne suis pas parvenue non plus à entrer dans l’histoire, trop longue en effet et qui tourne un peu en rond. Certaines scènes de violences m’ont tout de même parues très peu crédibles, mais j’ai trouvé comme toi l’ambivalence des sentiments très bien décrite.

  19. Oh que ça me fait peur ce que tu dis là…. Il est dans ma pile mais si je n’ai pas peur des ambiguités et tout, la vulgarité… j’ai souvent du mal. Je vais le lire en anglais, bizarrement, ça passe mieux avec moi

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