La Maison d’Emma Becker

Emma Becker est une toute jeune femme qui a déjà plusieurs livres à son actif quand elle décide d’écrire sur les maisons closes. Pourquoi ? Parce qu « il faut bien que quelqu’un en parle ». Et pour mieux en parler, elle choisit le journalisme d’immersion : elle travaillera comme prostituée à Berlin pendant plus de deux ans pour écrire La Maison.

Voici un livre qui avait tout pour être racoleur… et qui est tout sauf ça. D’abord, au sens propre, car Emma Becker a travaillé la plus grande partie du temps dans un « bordel bourgeois » où le racolage n’était pas de mise car les hommes y prenaient rendez-vous. Ensuite car la très belle écriture d’Emma Becker hisse dès ses premiers mots La Maison au rang de littérature, loin du brulot à scandale. La Maison n’invective ni ne condamne. Jamais les descriptions ne laissent place à la vulgarité ou au salace : douceur et empathie caractérisent le style d’Emma Becker quand il est question de ses collègues. Au final, en poussant la porte de la Maison en sa compagnie, on a l’impression d’entrer dans un bordel du XIXe siècle.

N’empêche que La maison fait parler car pousser le journalisme gonzo jusqu’à vendre son corps n’est pas anodin. C’est aller loin, trop loin pour certains. La morale s’en mêle, quoi qu’on en pense. D’autant plus qu’Emma Becker ne sort pas traumatisée de cette expérience, bien au contraire : elle a été heureuse dans son bordel berlinois qu’elle a quitté les larmes aux yeux, alors qu’il fermait ses portes.

La Maison me manque. La façon dont le soleil du matin tombait sur le vieux parquet, les filles s’ébrouant à l’ouverture ; peut-être que j’exagère la beauté des chairs, la chanson des rires, l’allégresse de la fin de journée, cette magie insaisissable lorsque je m’arrêtais à l’entrée du salon pour les regarder. Peut-être est-ce juste l’éloignement qui me rend sentimentale ; mais je me souviens de cette ivresse passagère, de cette jubilation à être ainsi entourée de femmes nues ou en porte-jarretelles, comme d’un paradis qui n’aurait pas nécessité que je meure.

C’est sans doute ce qui choquera le plus : nous sommes habitués, surtout en France où la prostitution est illégale, à des portraits de pauvres filles exploitées. Cette réalité existe, mais ce n’est pas celle qu’Emma Becker a vécu.

L’auteur change notre regard, ou plutôt nos idées toutes faites sur les prostituées. En Allemagne où la prostitution et les maisons closes sont légales, ce sont des travailleuses indépendantes, des célibataires gagnant ainsi leur vie, de jeunes femmes qui aiment à empocher vite beaucoup d’argent, des épouses aussi. Tremblez amants, maris, conjoints : que fait votre moitié quand vous n’êtes pas là ?  Quel homme pourrait supporter qu’elle gagne de l’argent en se prostituant sans répugnance ?

Emma Becker décrit le désir sexuel des prostituées, qui est territoire complexe : une femme qui baise toute la journée contre de l’argent peut-elle avoir envie de faire l’amour après le travail ? Une pute peut-elle prendre du plaisir dans l’exercice de ses fonctions ? Pourquoi se poser ces questions ? Sont-elles d’importance ? Nous concernent-elles, vous, moi, ceux qui n’auront peut-être jamais affaire avec ces travailleuses du sexe ? Oui, car elles sont femmes et qu’il n’est pas un homme sur terre qui ne s’interroge ou ne se soit interrogé sur l’étrange machine qu’est le désir féminin.
Par exemple, n’est-ce pas seulement l’argent qui sépare la prostituée de la femme qui se donne sans désir, pour faire plaisir à l’homme qu’elle aime ou a un jour aimé de tous ses sens ? En souvenir du bon vieux temps, disparu sous l’habitude et la monotonie… Sans doute un homme ne préfèrera-t-il pas se poser ce genre de question…

Mais Emma Becker se fait plus offensive quand il s’agit de parler des hommes et de notre société bien pensante : humour (je vous conseille la scène avec le Français qui veut apprendre le cunnilingus) et cynisme souvent, tendresse aussi parfois.

Pauvre Mark. Il y a quelques minutes on parlait de son bébé, et il avait ce discours affligeant, transparent, pour me convaincre que la paternité était ce qui lui était arrivé de mieux. Que je ne pouvais pas comprendre mais que cela changeait tout. Rien ni personne ne lui avait apporté, en se démenant, autant que ce bébé qui se contentait d’exister dans son berceau. On devenait père et soudain plus rien n’avait d’importance, ce petit paquet de chair si dépendant rendait tout le reste obsolète, les responsabilités comme les loisirs dont on pensait ne jamais pouvoir se priver. Mais on ne peut pas en fait, Mark : peut-être que c’est le revers de cette merveille de la paternité que de se retrouver dans l’appartement d’une fille à mendier cinq doigts autour de sa pine. On le connaît, le miracle de la paternité, sans lequel la perspective d’une branlette ferait rire jaune n’importe quel homme. Un jour pas si lointain, Mark a été un jeune Bostonien qui se farcissait le cornet de substances illicites, qui baisait à couilles rabattues des filles dont il pouvait tomber amoureux. Et puis il y a eu le bébé et, brusquement, les branlettes sont devenues un mets de choix.

Emma Becker stigmatise les discours hypocrites. Un père doit se déclarer heureux, comblé, inquiet peut-être face à l’avenir… mais certainement pas exprimer ses doutes quant à la sexualité de son couple. La branlette, la maîtresse, la prostitution les révèlent mais restent dans le secret permettant l’hypocrisie sociale. La prostituée est aussi là pour ramasser les morceaux quand il n’est plus possible de se mentir à soi-même. « Pauvre Mark » quand même, écrit-elle, car on ne peut qu’avoir pitié de cette fragilité qui se barde de certitudes rassurantes permettant d’avoir parfois l’impression de ne pas être qu’un animal.

La Maison est un texte formidable. Il est apaisé alors que le sujet est polémique, traite de sexualité sans détour ni vulgarité, et témoigne de la grande force de caractère de son auteur. Surtout, il est très bien écrit : le style de cette jeune femme est un bonheur, à la fois précis et poétique. Comment le dire autrement… c’est beau, tout simplement…

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La Maison

Emma Becker
Flammarion, 2019
ISBN : 978-2-0814-7040-8 – 370 pages – 21 €

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8 commentaires sur “La Maison d’Emma Becker

  1. Tiens, c’est drôle, je viens de voir aujourd’hui une vidéo de promo de l’auteure (enfin ce n’est pas si étrange finalement, c’est le jour de parution^^) et évidemment, ça a suscité pas mal de réactions (sur FB), majoritairement de femmes d’ailleurs, et qui ne sont pas que douceur.^^ Beaucoup applaudissent la démarche ceci dit. C’est amusant d’ailleurs que les hommes se manifestent moins, à croire que le sujet les intéresse moins qu’il n’intéresse les femmes.:) C’est assez singulier comme démarche, un peu comme un rendez-vous en terre inconnue d’où on repart ému, ça a presque un petit côté bobo. J’avoue que ses 2 ans de stage en maison me laisse perplexe mais pourquoi pas, chacun son kiffe.:)

    • Sandrine

      Il est certain que la démarche est singulière, pas vraiment transposable à tout un chacun 😉 Je ne sais pas ce que les réactions négatives dont tu parles stigmatisent ni ce que les femmes reprochent à l’auteur mais il faut sans doute avant tout qu’elles lisent le livre. Il n’y a pas là d’apologie de la prostitution, mais elle est traitée comme un fait social et sexuel qui existe et qui en Allemagne n’est pas nié comme en France. Je ne connais pas personnellement de prostituée mais à mon humble avis, les Allemandes sont moins malheureuses (ça n’est pas le bon mot…) que les Françaises dans ces conditions.

  2. J’ai failli passer, le thème ne m’interpellant pas vraiment, et puis j’ai vu la mention « à lire absolument »… vendu !

  3. J’étais déjà assez tentée, curieuse, et ce que tu en dis me convainc d’autant plus. La démarche n’est pas banale, et elle pose la grande question de l’écriture, de la « véracité » de ce qui est raconté.

  4. Je n’avais pas entendu parler de ce roman, euh, enfin, témoignage… c’est sûr que ça pose un tas de questions. J’imagine que la clientèle de ce genre de maison n’est pas celle d’une prostituée dans une camionnette en banlieue, parce que sinon ce serait sans doute carrément glauque. Le petit père de famille propret et insatisfait, ça passe, mais il doit y avoir quantité de clients bien plus louches.
    La démarche de l’auteure interroge aussi, la question du désir féminin également. Bref, pourquoi pas ?

  5. Chic, il m’attend dans ma PAL, ce sera ma prochaine lecture.

  6. tu attises ma curiosité avec un sujet aussi intéressant… tu sembles comblée!

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