On juge Polanski

J’étais bien décidée à écrire un billet sur ce film, et rien que ce film. Parce que j’aime le cinéma de Polanski, je pensais que J’Accuse allait me plaire, comme ses autres films. Il m’aura fallu deux jours pour me décider à écrire ces quelques lignes.

Pour dire d’abord que J’accuse est un très beau film, esthétiquement réussi, avec des acteurs formidables. Une adaptation très réussie du roman de Robert Harris que j’avais également beaucoup apprécié.

Avant de me rendre au cinéma pour voir ce film, je ne savais pas que la polémique avait repris. Pour avoir lu le texte de Yann Moix sur l’affaire Polanski, j’en connais quelques détails, certainement un peu plus que ceux qui aujourd’hui traitent le réalisateur de pédophile. C’est pourquoi je ne m’intéresse plus au sempiternel retour de cette polémique.

Mais.

Le cinéma Les Lobis à Blois a cru bon de diffuser avant la projection du film l’extrait d’une interview d’Adèle Haenel à Médiapart. Je ne connaissais pas cette femme, je ne sais toujours pas qui elle est et je m’en fiche. Comme tout le monde, je ne connaissais pas non plus celle qui aujourd’hui accuse Polanski de viol, quarante-quatre ans après. Ce qui me choque ici, c’est le procédé. Diffuser cet extrait, c’est dire aux spectateurs (qui ont fait le choix de voir ce film malgré les accusations et le boycott) : vous venez voir le film d’un violeur.

Je tiens à préciser (le faut-il… ?) qu’en tant que femme et tout simplement en tant qu’être humain, je suis contre le viol, l’abus sexuel et autre forme de contrainte envers les femmes, les enfants et tout individu non consentant. Que je serai heureuse quand tous les violeurs du monde seront en prison…

Mais je voudrais savoir ce qui autorise le cinéma Les Lobis à juger Polanski. Pourquoi mentirait-il et pourquoi ses accusatrices diraient-elles la vérité ?  Sa parole contre la leur : qui ment ? Polanski a reconnu l’abus sexuel sur mineure (il y a plus de quarante ans…), il a été jugé pour ça et a purgé la peine à laquelle il a été condamné aux Etats-Unis. Puis il est sorti de prison : il ne s’est pas évadé. Puis un juge médiatique a estimé que la peine n’était pas suffisante et la chasse a commencé.

Si des femmes ont été sexuellement abusées par Polanski alors je souhaite qu’il soit puni pour ça. Je compatis aux souffrances inscrites pour toujours dans leur chair et dans leur âme. Mais ce n’est pas au cinéma Les Lobis de Blois de juger Polanski. Ce n’est pas au cinéma les Lobis de Blois de le clouer au pilori, comme au Moyen Age afin de permettre aux gens de lui cracher dessus. La vindicte populaire me fait peur, plus peur que les violeurs. Elle ouvre la porte aux débordements de haine, aux mouvements de foule, aux lynchages.

Oui, le cinéma comme le reste du monde doit se purger de tous les violeurs qu’il renferme. Mais ça n’arrivera jamais. Parce que l’homme est un animal. Parce qu’il y aura toujours des femmes prêtes à donner leur corps pour obtenir quelque chose. Et une fois donné, promptes à hurler à l’abus sexuel si elles n’obtiennent pas ce qu’espéré : dans le climat actuel, il est extrêmement simple d’accuser par vengeance et d’être écoutée.

Qu’on ne m’accuse pas de « jouer contre mon camp » : une jeune étudiante a proposé à un collègue enseignant de le sucer contre une bonne note (juste la moyenne en fait…) : je trouve ça répugnant et dégradant. Quelle image ce genre de femmes donne aux hommes ? Ne leur disent-elles pas qu’une femme est un objet sexuel dont ils peuvent se servir ? Tant qu’il y aura des femmes comme ça, il y aura des violeurs. Que serait-il advenu si, déçue d’avoir été repoussée, la jeune étudiante avait accusé mon collègue d’attouchements, ou pire ? Qui aurait-on cru ? Aujourd’hui, un enseignant ne peut pas rester dans une salle de cours avec une élève sans laisser la porte ouverte (au sens propre)…

Je ne dis pas que les femmes qui accusent Polanski mentent, je ne dis pas qu’il est innocent ou coupable. Je dis que je ne sais pas. Je dis que le cinéma Les Lobis à Blois ne sait pas non plus, qu’il porte des accusations injustes car invérifiables et qu’il n’a pas à s’ériger en juge. Le procédé n’est pas digne d’un État de droit : il me répugne.

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12 commentaires sur “On juge Polanski

  1. Moi aussi j’aime beaucoup le réalisateur Roman Polanski, quant à l’homme, je ne le connais pas donc je n’ai pas d’avis. Par contre ce qui est certain, c’est que si il est coupable de quoi que ce soit, il doit être condamné par la Justice, uniquement par la Justice, et non l’hystérie populaire. Sans vouloir reprendre la comparaison classique, Céline est un grand écrivain mais un vrai salaud, il faut accepter cette différenciation entre l’homme et l’artiste. Notre époque ne connait plus la nuance, il suffit de voir ce qui se dit sur les Réseaux sociaux… et tout le monde, médias compris, de s’engouffrer dans cette brèche où l’on en vient à lire dans Courrier International : “Faut-il cesser d’exposer Gauguin ?” s’interroge le New York Times alors que l’exposition “Gauguin Portraits” proposée par la National Gallery à Londres déclenche une nouvelle polémique sur la vie de l’artiste. » Quelle misère !

  2. Brigitte

    Je suis comme vous choquée qu’on veuille me ( nous ) imposer un jugement sur un homme et par conséquent son film Je suis allée voir J’accuse, pour son sujet, pour son réalisateur. De la même façon que je vais voir les films de Woody Allen, jugé deux fois, acquitté deux fois soit dit en passant…
    Comme pour vous il est hors de question pour moi de cautionner les abus contre les femmes, bien entendu, mais je me méfie de ces réactions de foule qui mènent à toutes sortes de lynchages. Il n’est qu’à regarder ou écouter des émissions sur le cinéma, une minute sur le film, 10 minutes sur le « cas » Polanski quand on ne se met pas à revisiter toute son œuvre à l’aune de ses supposés comportements !
    J’ai vu le film dans une salle où de nombreuses jeunes femmes étaient présentes, étudiantes sans doute. Est-ce un peu encourageant ?
    Brigitte, prof de lettres retraitée, Poitiers

  3. merci d’avoir écrit cet article, je suis parfaitement d’accord avec toi. Les films de Polanski ne véhiculent aucune idéologie nauséabonde, d’une part, et ne font pas l’apologie du viol ou de la pédophilie. En outre, ce sont de vraies œuvres d’art. Donc, aucune raison de les boycotter, bien au contraire! Pour les reste, ce lynchage médiatique me fait horreur et m’inquiète quant à l’avenir de la démocratie. Il est tout à fait vrai, comme tu le dis, que beaucoup de filles tournent autour des personnes qui ont du pouvoir, de la considération, de l’argent éventuellement… quant aux parents qui conduisent leurs filles mineures chez un homme de ce genre ( Adèle Haenel dit que son père la conduisait lui-même chez l’individu qu’aujourd’hui elle accuse) ces parents doivent bien savoir ce qui risque de se produire !
    Beaucoup d’hypocrisie aussi dans tout cela… ça m’écœure!

  4. Je suis comme toi : je ne sais pas. Et j’irai voir le film. Parce que je lis Louis-Ferdinand Céline sans être antisémite.

  5. Je suis très contente de lire ton article, je rejoins parfaitement ton avis. Je suis allée voir ce film dans une salle de ma ville. Un groupe d’activistes a fait irruption au début de la projection en hurlant contre Polanski mais aussi contre nous, spectateurs ! Indignés, nous avons protesté et avons refusé de quitter la salle. Ces personnes étaient tellement agressives qu’elles ont réussi à faire en sorte que la projection soit interrompue. Nous avons dû sortir dans une ambiance survoltée. Les arguments que tu donnes étaient les nôtres. Le lendemain, le cinéma a annulé les séances prévues …

    • C’est lamentable! Le pire étant que le cinéma cède à la pression de ces hostiles imbéciles….. Grrr !

  6. Betoule

    je suis complètement d’accord avec vous . Je suis lasse de tous ces « directeurs de conscience » . Nous sommes adultes ?

  7. Je suis allée voir le film hier, heureusement j’habite dans une petite ville de province où on ne s’est pas « amusé » à manifester contre ce film. Mais le cinéma n’a programmé que quelques séances, dont plusieurs très tardives, ce n’est pas un hasard. Et j’ai entendu dire qu’à Bruxelles il y a de la protestation dans les cinémas. Merci d’avoir écrit ce billet, je suis entièrement d’accord avec toi, la vindicte populaire me fait peur aussi. Au-delà de Roman Polanski, si on voulait pousser le bouchon, on pourrait se dire que tous ceux et celles qui ont joué et collaboré au film sont eu-mêmes des salopards sans cervelle qui ont collaboré avec un violeur ? Je n’en pense pas un mot, bien sûr, au contraire j’ai admiré, j’ai vibré, je suis sortie sonnée de ce film. Il mériterait plusieurs Césars, Jean Dujardin le premier, mais hélas il ne les aura sûrement pas à cause de cette polémique lamentable. Et il y en a qui osent juger Polanski en disant : il joue à la victime dans tous ses films, il se prend pour Dreyfus mis au ban e l’armée, pour Le pianiste persécuté par les nazis… C’et révoltant.

  8. Alors là, on est on ne peut plus d’accord, cette ambiance de lynchage public me scandalise au plus haut point

  9. Rien à ajouter, je suis complètement d’accord.

  10. Marie-Lou

    Le cinéma essaie juste de se dédouaner, tout simplement. En allant voir le film, on cautionne ce qu’à fait Polanski. Séparer le cinéaste de l’homme est juste impossible étant donné qu’il a violé ces enfants qu’ils connaissaient de par son travail. Donner de l’argent à Polanski en allant voir son film c’est tout simplement dire que tu es d’accord avec ce qu’il a fait. Et le pire c’est qu’il s’identifie à Dreyfus qui, lui, a vraiment été victime d’une erreur judiciaire. Polanski s’est ENFUI avant son procès car il ne voulait pas aller en prison. Polanski n’a JAMAIS nié avoir eu des rapports sexuels avec une gamine de 13 ans, on parle d’un rapport anal, croyez-vous qu’une gamine de 13 ans ai vraiment eu envie de ça ? Polanski est coupable, point.
    Le comparer à Céline est absurde, ce n’est absolument pas comparable.

  11. c’est délicat et compliqué comme situation et en rappelle bien d’autres, Céline évidemment mais aussi Yann Moix plus récemment… J’ai tout de même tendance à rejoindre l’avis de Marie-Lou.

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