Lettre à Franco d’Alejandro Amenábar

Les premières minutes du dernier film d’Alejandro Amenábar, Lettre à Franco, donnent le ton : film historique académique et soigné. Elles m’ont rappelé celles de J’Accuse, le dernier Polanski. Des militaires surgissent, s’installent sur la place principale d’une ville ensoleillée (Salamanque). A l’aide d’un porte-voix, on annonce l’interdiction de se réunir et l’état de guerre. Certaines personnes approuvent, d’autres protestent : mise en scène la guerre civile à venir. Un vieux monsieur dans son bureau écoute, entend.

Ce vieux monsieur c’est Miguel de Unamuno (Karra Elejalde). Si vous n’avez pas fait d’études d’espagnol et ne vous êtes pas intéressé de près à la guerre d’Espagne, peu de chance de connaître cet épisode qui la prècede. Il se trouve que j’ai fait les deux et avais en mémoire le fameux discours de l’écrivain tenant tête au franquisme.

Le vieillard ose se lever devant une assemblée entière de nationalistes et leur dire leur quatre vérités.

lettre à franco

Tous vous me connaissez, vous savez que je suis incapable de garder le silence. En soixante treize ans de vie, je n’ai pas appris à le faire. Et je ne veux pas l’apprendre aujourd’hui. Se taire équivaut parfois à mentir, car le silence peut s’interpréter comme un acquiescement. Je ne saurais survivre à un divorce entre ma parole et ma conscience qui ont toujours fait un excellent ménage. Je serai bref. La vérité est davantage vraie quand elle se manifeste sans ornements et sans périphrases inutiles […].

(souvenirs de l’ancienne étudiante : le style de Unamuno est extrêmement complexe tant sa phrase est alambiquée…)

Vous vaincrez mais vous ne convaincrez pas. Vous vaincrez parce que vous possédez une surabondance de force brutale, vous ne convaincrez pas parce que convaincre signifie persuader. Et pour persuader il vous faudrait avoir ce qui vous manque : la raison et le droit dans votre combat. Il me semble inutile de vous exhorter à penser à l’Espagne. J’ai dit.

Quel bel engagement : l’intellectuel face à la force, armé de ses seuls mots ! Mais il est certain qu’ici en France, le film d’Amenábar ne déclenchera pas les polémiques historiques espagnoles (certains y ont recensé dix erreurs). Les Français ne se passionnent pas pour la guerre d’Espagne et encore moins pour cet épisode précis : j’étais seule dans la salle pour sa première semaine d’exploitation. Le nom d’ Alejandro Amenábar n’est pas encore assez attirant.

Ce que montre Lettre à Franco (titre désastreux), c’est le chemin qu’a dû faire Unamuno pour parvenir à ce discours. Le vieil Unamuno qu’on voit au début du film c’est celui qui soutient les nationalistes et le coup d’État de juillet 36, celui qui les aide financièrement. Il a été socialiste mais les Rouges sont désormais le désordre et la violence. Ce que comprend Unamuno, ce que montre le film c’est que la violence est aussi de l’autre côté et que la violence en action se fiche pas mal de la philosophie.Le pauvre vieux va comprendre ça… et on se demande quand même comment, avec toute sa philosophie, il lui a fallu attendre la violence au pied de chez lui pour le comprendre… Comment peut-on être aussi naïf en étant aussi intelligent ?

Aux nationalistes qui viennent arrêter son jeune ami élève, Unamuno crie son nom… et constate qu’ils s’en fichent totalement. Au fameux « Venceréis, pero no convenceréis » d’Unamuno, Millán Astray (Eduard Fernández) général fondateur de la Légion répond « Mort à l’intelligence ! Vive la mort ! ». Unamuno comprend qu’il a soutenu des brutes et que la culture ne sera jamais un rempart. Des cris, des coups, la force et des armes, c’est tout ce qu’ils ont mais c’est bien assez.

Unamuno ne pouvait rester dans le camp nationaliste, mais il aurait pu se taire. Il choisit de parler, devant tous, de se mettre en danger. Magnifique engagement qui aurait pu lui coûter la vie. Il ne doit la sienne qu’à la femme de Franco qui lui tend la main.

Certaines scènes bucoliques sur le jeune Unamuno endormi dans les bras de sa belle m’ont semblé inutiles, voire ridicules. Mais beaucoup d’autres sont très réussies, parfois même émouvantes (la veuve du maire de Salamanque qui vient demander à Unamuno l’argent qu’elle a d’abord refusé ; Unamuno pleurant devant la veuve de son ami parce qu’il ne pourra jamais lui demander pardon de l’avoir traité de cul-bénit).
Les acteurs sont très justes, surtout
Millán Astray et Franco (Santi Prego) surprenant : c’est clairement un pauvre type un peu mou, craintif, pas du tout taillé pour le job.

Pour ma part, j’ai trouvé le film réussi esthétiquement et les acteurs convaincants. Le choix de l’épisode historique est intéressant mais au final, rien de surprenant dans le traitement et le message véhiculé : on s’attend absolument à tout et le message est évident. Alors oui, il faut lutter contre le fascisme, oui il faut reconnaître ses erreurs, s’engager… mais on dirait une leçon, un film qu’on pourrait montrer dans les écoles pour expliquer l’engagement des intellectuels.. Lettre à Franco un film bien intentionné et édifiant. Donc un chouïa ennuyeux. On aurait aimé un peu plus de subtilité.

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Lettre à Franco d’ Alejandro Amenábar
Avec : Karra Elejalde, Eduard Fernández, Santi Prego
Sortie nationale : 19 février 2020 – Durée : 1 heure 47

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Lettre à Franco d’Alejandro Amenábar

10 commentaires sur “Lettre à Franco d’Alejandro Amenábar

  1. J’ai commencé à lire ton billet en me disant « ah je le regarderai quand il passera sur Arte » (je ne vais pas au ciné) et finalement euh… peut-être pas ! J’ai du mal à me concentrer sur les films donc je risque d’avoir du mal. Dommage.

    1. S’il y a certainement quelques petites erreurs historiques ou approximations (que les historiens espagnols ont relevées), c’est sans doute un bon moyen de mieux connaître cet épisode.

  2. Bon, j’étais très motivée ( bien que n’ayant pas fait d’études d’espagnol, peut-être justement, envie d’en savoir plus ), tes explications remettant bien dans le contexte sont bienvenues mais l’aspect documentaire scolaire me ralentit dans mon élan.

  3. Comme toi j’ai trouvé les scènes bucoliques inutiles, comme un cheveu sur la soupe. Je ne connaissais pas l’épisode en question, donc de ce point de vue c’était intéressant. Après, vu le sujet, c’est très démonstratif, mais très bien interprété.

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Bonjour,
voici un article à lire sur Tête de lecture : http://yspaddaden.com/2020/02/25/lettre-a-franco-dalejandro-amenabar/