Les besoins artificiels de Razmig Keucheyan

les besoins artificielsCette chronique sur l’ouvrage du sociologue Razmig Keucheyan sera très subjective. Sans doute toutes les chronique de ce site le sont-elles mais c’est ici une question de point de vue. Pour lire Les Besoins artificiels. Comment sortir du consumérisme, j’ai d’abord chaussé mes lunettes de citoyenne engagée sur la voie de la (dé)consommation douce et donc de le désaliénation. Je suis de ces idéalistes qui croient aux vertus de l’action individuelle, qui pensent que même si l’industrie est massivement responsable de la pollution atmosphérique, ça vaut le coup d’aller travailler à vélo.
Aller travailler me permet justement d’affronter la réalité du monde et de me défaire d’une part de mes illusions. Mes élèves ont une vingtaine d’années. Si vous leur parlez d’avenir de la planète, ils sont tous bien sûr au courant des problèmes et même des solutions. Ils savent mais ils s’en foutent. Oh pas ouvertement ! Ils affirment qu’eux en tant qu’individus n’y sont pour pas grand-chose et surtout que c’est notre faute à nous, les générations précédentes. Le fameux « ok boomers ! ». Oui mais quand vous leur demandez ce qu’ils font eux pour la planète aujourd’hui tout de suite, ils vous répondent (dans le meilleur des cas) qu’ils recyclent leurs déchets. Waouh, bel effort !

On nous dit « les jeunes sont l’avenir de la planète, regardez Greta Thunberg comme elle parvient à les mobiliser ». C’est une vaste blague. Ils ont aujourd’hui vingt ans, accèdent à un métier et donc à la société de consommation et entendent bien en profiter à leur tour. A eux les voyages, les voitures et les fringues en pagaille ! Pourquoi n’achèterait-on pas ce qu’on a envie d’acheter si on en a les moyens ? A l’issue de différents travaux écrits que j’ai corrigés en rongeant mon frein, j’ai compris que majoritairement leur but est clair : gagner de l’argent pour se faire plaisir dans la vie, c’est-à-dire acheter ce qu’ils ont envie d’acheter. Et moi je leur demande un exposé sur les mouvements slow et un devoir d’écriture personnelle sur le sujet : « Pensez-vous que ralentir constitue une action décisive pour lutter contre la société de consommation ? ». Et comme ils ne sont pas idiots ils répondent oui. Mais le problème n’est pas là. Le problème est qu’ils n’ont pas du tout l’intention de lutter contre la société de consommation : c’est à leur tour de manger du bon gros gâteau et ils ont faim.

Il est des besoins authentiques et d’autres artificiels. Boire, manger, dormir, avoir chaud sont des besoins authentiques. Mais manger quoi ? Manger du foie gras, est-ce un besoin authentique ?

Tous les besoins authentiques ne sont pas d’ordre biologique. Aimer et être aimé, se cultiver, faire preuve d’autonomie et de créativité manuelle et intellectuelle, prendre part à la vie de la cité, contempler la nature, avoir une sexualité épanouie… Sur le plan physiologique, on peut certainement faire sans, ce ne sont pas des besoins biologiques absolus, comme se nourrir, dormir ou se protéger du froid. Ils sont pourtant consubstantiels à la définition de la vie humaine, d’une vie « bonne ».

Définir les besoins artificiels constitue une gageure car qui le fera ? L’État ? Les individus (aux besoins si différents) ? Une instance neutre et désintéressée ? Laquelle ? Le plus souvent d’ailleurs, les besoins sont frustres et standardisés : on veut ce que les autres ont, ce dont on entend parler. Plus on est pauvres explique Keucheyan, moins les besoins sont originaux. La consommation engagée est l’affaire d’une minorité qui a les moyens intellectuels de vouloir chercher autre chose et décide d’y consacrer du temps.

Razmig Keucheyan définit le capitalisme comme productiviste (son but est de produire pour produire, pas pour assouvir les besoins : le capitalisme produit des besoins toujours nouveaux) et consumériste. La société de consommation est envisagée sous divers biais, y compris historique avec par exemple les premières associations de défense des consommateurs. Sociologiquement, il est question des cercles de Consommateurs Anonymes, qui fonctionnent comme pour les alcooliques. L’essayiste aborde un sujet que je ne pensais pas trouver passionnant un jour : la logistique. Aujourd’hui, les employés des entrepôts d’Amazon sont les mineurs du XIXe siècle : main d’oeuvre bon marché, corvéable à merci dans des régions souvent sinistrées par la désindustrialisation. Mais c’est sur eux que tout repose, que la logistique du dieu Amazon tout puissant repose : qu’ils s’arrêtent et Amazon arrête de gagner de l’argent.
Keucheyan explique le nécessaire rapprochement entre syndicats (ouvriers) et associations (environnementales) pour élaborer une sortie du capitalisme et ainsi aborder la transition écologique. Car c’est bien sûr de ça dont il est question : pour trouver des solutions à la crise environnementale il faut faut sortir du consumérisme.

Keucheyan explicite le trafic des extensions de garantie, développe les conséquences de l’allongement de la garantie des objets à dix ans et appelle à l’affichage de leur prix d’usage. Il est évidemment impossible de ne plus acheter, mais il faut privilégier les « biens émancipés » (robustes, démontables, réparables, compatibles entre marques) pour sortir de l’aliénation consumériste. Résister à la nouveauté inutile. Avoir l’air ringard plutôt que branché… c’est ainsi que bientôt on reconnaîtra ceux qui parviennent à sortir de cette logique du toujours plus.

L’essai de Razmig Keucheyan est riche et stimulant. Les rapprochements qu’il opère sont éclairants et les conséquences logiques. On peut l’écouter présenter cet essai lors d’une conférence. Mais en le lisant, je pense toujours à mes chers étudiants. Je finirai donc en leur laissant la parole à travers un extrait très représentatif. Après avoir lu un article et vu une vidéo sur des jeunes qui décident de travailler peu (et donc de gagner peu) pour vivre une vie plus épanouie, je leur demandais s’ils envisageaient de vivre ainsi :

… pour moi l’argent est trop important dans ce monde. Sans argent nous ne pouvons vivre qu’avec le strict minimum, pas de sortie, pas de dépenses superflues, juste le strict minimum. Cela ne m’intéresse donc pas, je préfère travailler et avoir un salaire important pour m’acheter ce que je veux, offrir, vivre d’une façon correcte sans avoir à compter avant de dépenser. Cette société avide d’argent me convient bien et va très bien avec l’évolution. Un mode de vie simple ne me convient pas, je préfère le confort et la sécurité.

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Les besoins artificiels. Comment sortir du consumérisme

Razmig Keucheyan
La Découverte (Zones), 2019
ISBN : 978-2-35522-126-2 – 201 pages – 18 €

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Les besoins artificiels de Razmig Keucheyan

14 commentaires sur “Les besoins artificiels de Razmig Keucheyan

  1. J’ai noté ce titre il y a quelques temps ( après la déception de lecture de  » Sorcières « , j’ai fouillé le catalogue de l’éditeur ), tu confirmes mon intérêt. Pour la jeune génération, heureusement, je n’ai pas la même expérience que toi. Mon fils de 15 ans est complètement dans la mouvance  » modestie des besoins « , pas de voiture-avion, profiter du quotidien, insensible aux marques ( c’est le monde à l’envers chez nous pour préparer son anniversaire ^-^ ). Quant aux ami(e)s de ma fille de 25 ans, elles sont très dans le zéro déchet et l’home-made + commerces de proximité. J’ai bien conscience que ce n’est pas la majorité.

    1. Ah les précieux enfants ! Heureusement qu’il y en a de concernés par le problème. Mais vraiment, quand j’ai commencé à aborder le sujet et encouragé mes étudiants à s’exprimer comme ils le souhaitaient (pourvu que ce soit en français correct…), je suis vraiment tombée de l’arbre : ils sont en âge et ont les moyens (ils sont en alternance) de faire leurs courses mais aucun ne met jamais les pieds au marché ni ne sait ce qu’est un producteur local. Ils mangent des cochonneries à longueur de journée, se fichent des emballages et sont suréquipés en gadgets électroniques. Et tu sais ce qui me déprimes le plus ? C’est quand au fil d’une discussion je dis que je n’ai pas de télé, il y en a toujours plusieurs pour oser demander : « mais madame, qu’est-ce que vous faites le soir ? »…

  2. On ne va pas dire que ton billet me remonte le moral aujourd’hui… je pense à tes élèves en disant cela.
    Mais, comme Marilyne, j’ai des exemples inverses de jeunes (trentenaires dans le cas de mes filles) qui consomment un peu moins, revoient leurs besoins à la baisse, voyagent plus respectueusement, achètent d’occasion, etc… Bon, avec de grosses variantes entre les deux, qui sont aussi différentes que possible, mais des efforts certains.

  3. Purée, tes étudiants… Qu’on ne vienne pas accuser les boomers, après! Comme toi je suis légèrement dans les nuages, mais je tiens le cap .
    Un livre , mais pour plus tard, quand les biblis seront ouvertes… ^_^ (ha non, pas dans mes biblis…)

  4. Un essai qui m’intéresserait sûrement. Je ne suis pas étonnée de ce que tu dis de tes étudiants, ça correspond assez à ce que je vois autour de moi ; Je suis persuadée qu’en France Greta Thunberg est plutôt vue comme un peu folklorique. Peut-être leur faut-il quelques années de travail derrière eux, dans des conditions pas forcément roses pour se rendre compte que l’argent n’est pas le seul élément à prendre en compte.

  5. Moi je trouve toujours les questions de logistique passionnantes, parce qu’on oublie systématiquement ce sujet, alors qu’il est essentiel. Cela permet de faire le lien entre « je consomme de telle et telle manière » et « qu’est-ce qui se passe si tout le monde fait pareil ? ». Emballage, livraison, stockage… La supply chain ! C’est un des nerfs de la société de consommation. Oui, pardon, je m’égare…

  6. Je l’ai offert à Mr Lou et le lirai ensuite. Je lui avais aussi offert un livre qui s’intitule « realistic utopia » ou quelque chose dans ce goût-là mais il l’a prêté à une collègue donc j’attendrai un peu. On se pose clairement des questions dans ce goût-là à titre personnel, cette année sera l’occasion de mûrir ces réflexions.

  7. Comment introduire un autre système de valorisation chez les jeunes que celui des marques, des voyages, de la consommation ? C’est si facile de se valoriser au moyen de l’argent des parents ! Et ça crée de véritables castes entre jeunes .
    Comment revaloriser la générosité, le courage, le respect du monde, des personnes et des choses, alors que ces valeurs vont à contre courant du chant des sirènes médiatiques et que cela demande aux parents de frustrer leurs enfants et de tenir bon dans cette frustration (du moins celle qui concerne les objets de luxe ou de discrimination clanique)

    1. Ce questions sont essentielles et à mes yeux sans réponse. Aujourd’hui pour la plupart des parents, c’est 0 frustration pour leurs enfants, surtout chez les couples divorcés qui sont très nombreux : refuser quelque chose est mal perçu, c’est signe de désamour ou de radinerie. C’est comme ça qu’on fabrique des enfants auxquels tout est dû, qui ne supportent pas d’avoir à râper des carottes, faire de la vinaigrette ou un kilomètres à pied. C’est satisfaction immédiate, plaisir avant tout, zéro désir (au sens d’envie qui dure et s’entretient) et après moi le déluge. Quant à rêver autre chose que ce que la société de consommation propose, je ne connais pas d’adolescents ou de jeunes adultes autour de moi qui y aspirent. Enfin peut-être y en a-t-il parmi mes étudiants mais ils ne se manifestent pas beaucoup. (pendant mes cours, je les amène beaucoup à parler, à s’exprimer et surtout à argumenter personnellement sur divers sujets de société).

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Bonjour,
voici un article à lire sur Tête de lecture : http://yspaddaden.com/2020/03/18/les-besoins-artificiels-de-razmig-keucheyan/