Ténèbre de Paul Kawczak

TénèbreCe premier roman nous arrive tout couvert d’éloges. Et puisqu’il y est question du Congo belge dont l’histoire me fascine, me voilà lisant Ténèbre avec espoir… Le roman se présente en deux parties très inégales, la seconde a bien failli me perdre dans les brumes de son délire mystico-sexuel (on notera que je n’ai rien contre le mystico-sexuel, ni même contre aucune pratique de prime abord, c’est juste que trop, c’est trop).

Pierre Claes est un jeune géomètre belge qui se rend chez le roi Léopold pour mesurer son jardin africain. C’est qu’en 1885, ce tyran a reçu une grosse part du gâteau colonial : le Congo ; les grandes puissances le lui envient. Après avoir tant oeuvré pour l’obtenir, il entend bien le garder et en tirer personnellement profit. Il décide donc d’en tracer clairement les frontières quand elles ne sont pas naturelles. C’est le jeune et brillant Paul Claes qui s’y colle, accompagné de divers personnages dont Xi Xiao, un tatoueur chinois arrivé là comme main d’oeuvre, autant dire esclave. C’est en fait un bourreau spécialisé dans la découpe humaine. Il sait à merveille dépiauter et éviscérer en gardant sa victime en vie (c’est l’art du lingchi).

On apprend par ailleurs ce que Paul ignore : il est issu d’une famille de bouchers (tiens, encore de la viande qu’on découpe…), de surcroît suicidaires de père en fils. Et déjà, ça commence à coincer avec le boucher halluciné qui au moment de mourir retrouve papa :

Et son père grognait comme un roi de douleur prêt à le dévorer, comme une mauvaise bête. Son père était brûlant de fièvre. Si sec que les larmes de Thomas Brel étaient attirées à lui comme du métal liquide par un aimant de feu, s’envolant de ses yeux à l’horizontale et s’engouffrant dans la bouche du soleil. Thomas Brel était, cette nuit, devenu humide et son père infiniment sec se nourrirait de lui jusqu’à l’évaporation et tous deux deviendraient mercure, mortel et gris.

Papa s’étant égorgé, maman reste seule avec le fruit à venir de ses amours coupables (c’est-à-dire Paul Claes, j’espère que vous suivez…). Un jeune médecin s’intéresse à elle et l’affaire semble arrangée. Mais en fait non… Le docteur Vandermachin (les erreurs sur son nom vont l’aider à passer incognito) tombe amoureux fou de Manon Blanche. Pas la première poétesse venue puisqu’elle assiste Baudelaire dans ses derniers instants. Il plaque tout, elle ne l’aime pas, c’est le drame, la déchéance, il lui faut au moins l’Afrique pour noyer sa peine. Il fréquente tout de même Verlaine et Baudelaire, tout n’est pas perdu.

Il me faut arrêter le résumé de Ténèbre car il tourne au vaudeville idiot. Ce que le livre n’est pas, loin de là. Cependant, certaines scènes m’ont semblé grotesques, pas seulement parce que je reste insensible à l’érotisme et à la métaphysique des bouchers. Claes ingère certaines substances propres à déclencher des extases masochistes et des visions intergalactiques qui m’ont laissé de marbre, voire pire car je n’ai pas adhéré au style de l’auteur. Poétique sans doute mais la syntaxe souvent maladroite et le trop plein d’images souvent délirantes ne me plaisent pas. Je suis totalement hermétique à cette poésie, s’il en est.

Le thème pourtant m’intéresse : l’histoire du Congo belge mais aussi la folie qui règne dans cette Afrique dépecée, la violence exacerbée et même l’exploration perverse de la souffrance comme source de plaisir. Mais j’ai trouvé ridicule la sensualité érotique qui imprègne tout le roman. Dès le début, j’ai collé un aspect lubrico pervers pépère au Chinois maitre découpeur alors qu’il est le pivot, celui en qui se mêle désir d’amour et de mort. Car le jeune Claes tombe sous le charme morbide du Chinois et souhaite bientôt connaître le plaisir d’être lentement découpé en morceaux. Pour moi Paul Krawczak ne sait pas instiller la fascination qu’il évoque. Les images ne fonctionnent pas. Le parallèle entre l’Afrique mutilée par les grandes puissances coloniales et le corps de Claes découpé par son bourreau chinois est très lourd.

On lit dans Le Devoir : « En donnant à son livre une puissance qui est à la hauteur de son sujet, le romancier sort de l’ombre avec éclat ». A l’évidence, la puissance a des ratés. Ténèbre n’a pas le rythme d’un roman d’aventure et certainement pas la force suggestive de Au coeur des ténèbres bien sûr très présent puisque Joseph Conrad est un personnage secondaire du roman. Certains points sont très appuyés (la colonisation destructrice, le naufrage européen, la boucherie africaine comme prémices à la Grande Guerre…), les métaphores souvent ridicules et le style poétique trop démonstratif. Quelques scènes de sueur et d’effort en remontant le fleuve sont réussies mais bien trop rares.

Si vous vous intéressez à l’histoire du Congo belge, je vous conseille à titre documentaire Il pleut des mains sur le Congo et pour le versant romanesque, plongez dans Le Rêve du Celte du grand Vargas Llosa qui s’y déroule en partie.

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Ténèbre

Paul Kawczak
La Peuplade, 2020
ISBN : – 320 pages – 19 €

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Ténèbre de Paul Kawczak

9 commentaires sur “Ténèbre de Paul Kawczak

  1. On dirait que ça part dans tous les sens… je trouve ça dommage aussi, le sujet est en effet alléchant, et… j’allais dire que je suis toujours friande de titres africains, car c’est une littérature que je connais très peu, mais je vois que l’auteur est français, donc la déception est moindre. IL faudrait que je retourne piocher quelques noms d’auteurs dans ta liste Lire le monde. J’ai fait quelques incursions (littéraires) dans des pays d’Afrique inédits pour moi, mais elles n’ont pas toujours été fructueuses, (ce qui, ne serait-ce que statistiquement, est logique !!)

    1. Merci pour le conseil. Je ne savais que ce roman se déroulait au Congo. Comme toi, j’ai lu La peau froide qui m’a plu, bon souvenir de lecture. Et j’ai noté Victus depuis longtemps.

  2. Je vais quand même le lire, vu que je suis fort curieuse. Il a eu de super commentaires ici. J’avoue avoir un peu peur du délire mystico-sexuel par contre. Toutefois, on je vais me méfier.

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