Vous plaisantez, monsieur Tanner de Jean-Paul Dubois

Vous plaisantez, monsieur TannerVous plaisantez, monsieur Tanner, c’est l’histoire d’un type qui refait sa maison. Il en avait déjà une bien belle mais décide de la vendre et d’accepter l’héritage d’un vieil oncle : voilà Paul Tanner propriétaire d’une ruine, ou peu s’en faut. Le gars n’est pas manchot côté travaux mais il lui faut tout de même l’aide de spécialistes. Tous les corps de métiers vont se succéder sur le chantier, pour le meilleur ou pour le pire concernant la maison. Car pour le lecteur, c’est un plaisir de lire les déboires du trop gentil Paul qui se fait malmener, inonder, ridiculiser et surtout plumer.

Ma première lecture d’un roman de Jean-Paul Dubois m’a surprise : j’entendais ou lisais un peu partout moult éloges de son humour or, Hommes entre eux est tout sauf drôle. Sans doute n’avais-je pas choisi le bon titre pour apprécier le savoir-faire du récent prix Goncourt. Avec Vous plaisantez, monsieur Tanner, c’est fait et bien fait : oui Jean-Paul Dubois maîtrise à merveille l’humour et on s’amuse sans discontinuer des déboires du pauvre Paul.

En quelques très courts chapitres, le romancier met en place une galerie de personnages efficaces. Il les rend familiers grâce à quelques codes communs à tous les lecteurs : on a tous attendu très longtemps un plombier (ou un chauffagiste, un cuisiniste, un plâtrier…), on a tous eu un sursaut d’étonnement en lisant un devis et serré les dents devant la facture d’un professionnel intervenu en urgence. Le terrain est familier et l’auteur joue sur cette expérience renforcée de quelques a priori plus ou moins fondés…

Paul Tanner est une bonne poire, un pigeon que les moins scrupuleux ne se font pas faute de plumer. Ses deux couvreurs alcooliques, vulgaires et fainéants auront beau faire preuve d’incompétence jour après jour, il n’ose pas les renvoyer. Ils permettront donc à la maison d’être inondée par le toit un jour de tempête, tandis que le plombier fera en sorte qu’elle le soit grâce à un tuyau mal soudé. Et l’électricien, vous devinez ? Oui, gagné !

Jean-Paul Dubois a l’art de dresser des portraits évocateurs. Quelques mots et voilà Roy et Siegfried, les poseurs de panneaux solaires :

Ils arrivèrent dans un nuage de poussière au volant d’un pick-up Chevrolet agrémenté d’un exubérant pare-buffles chromé. Dès qu’ils en descendirent, je sentis confusément que quelque chose clochait et qu’une nouvelle paire de corsaires s’apprêtait à passer à l’abordage. Roy et Siegfried portaient des combinaisons d’une couleur hésitant entre le parme et l’orange, des casques de chantiers olivâtres. Cet accoutrement singulier renforçait le malaise qu’inspirait ce couple outrageusement bronzé. Tout, chez eux, – leurs équipements, leur véhicule, leurs outils – semblait bizarrement neuf. [..] Avec leurs tenues tirées à quatre épingles, leurs coiffures cauchemardesques, leurs ceintures de cuir d’où pendaient des outils rutilants et ces casques saugrenus qu’ils s’ingéniaient à porter en l’absence de tout risque, ils me faisaient penser surtout à des naufragés du temps, des rescapés du radeau englouti des Village People.

Avec Simko le fumiste un chouïa menaçant, Khaled le jointeur qui déteste les plombiers et ne jure que par les BX, Astor le peintre en bâtiment paranoïaque (et d’autres !) il forment « la plus intrigante exposition d’originaux et d’hurluberlus que l’on puisse imaginer ».

On en veut aux bras cassés qui bousillent son chantier avant tout quand ils sont patibulaires. Mais le chauffagiste Coty, comment lui en vouloir ? C’est certes un incompétent mais un amoureux transi, un étourdi attendrissant qui n’hésite pas à prendre son pantalon pour une wassingue afin d’éponger ses bêtises. Hommage doit être aussi rendu à Harang le plombier :

Il y a fort peu de chances pour que Émile Harang lise un jour cette histoire. Mais si d’aventure cela arrivait, je voudrais qu’il sache qu’il reste pour moi l’un des personnages les plus dignes et les plus nobles que j’ai croisés sur ce chantier et ailleurs. Sa présence à mes côtés m’apporta une vigueur nouvelle, une confiance et une paix inexplicable. Dans cet interminable combat que fut la remise en état de cette maison, il représenta une parenthèse enchantée, un moment de civilisation dans une arène regorgeant de barbares.

Ainsi, le bourru Paul Tanner reverra ses jugements et s’ouvrira aux autres. Si cette histoire de rénovation fait avant tout rire, elle figure aussi une aventure humaine. La scène en est étroite et les personnages modestes mais comme toute bonne comédie, Vous plaisantez, monsieur Tanner regarde notre société d’un œil critique. Le personnage principal, aussi dramaturge, nous ressemble : pas bien héroïque, juste humain. Dès lors, on ne s’étonne pas que ce roman ait été adapté au théâtre.

Jean-Paul Dubois sur Tête de lecture

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Vous plaisantez, monsieur Tanner

Jean-Paul Dubois
L’Olivier, 2006
ISBN : 978-2-87929-468-1 – 200 pages – 16,€

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Vous plaisantez, monsieur Tanner de Jean-Paul Dubois

18 commentaires sur “Vous plaisantez, monsieur Tanner de Jean-Paul Dubois

  1. Lu deux romans de lui et pas vraiment apprécié. En revanche le recueil d’articles, L’Amérique m’inquiète, m’a vraiment plu !

    1. Il semblerait que Jean-Paul Dubois ait plusieurs cordes à son arc. La tonalité de ce roman-là était exactement ce qu’il me fallait, sorte de comédie humaine légère et drôle.

  2. Lointain souvenir de lecture, j’en garde le sourire. Avec les extraits me reviennent les scènes. Je craignais un peu l’excès, le trop parodique et puis finalement c’est l’humain qui l’emporte comme tu le soulignes.

    1. Tu peux retenter l’aventure : il semble que cette veine humoristique soit sa marque de fabrique principale, même s’il oeuvre aussi dans d’autres registres.

  3. Un joli roman, sans esbroufe dans l’écriture ou les sujets abordés. Il y est beaucoup question de mort, de celle que l’on se choisit, de celle que certains peuvent donner à d’autres pour les soulager de leur souffrance extrême. Jean-Paul Dubois est un élégant, dans l’écriture comme dans les sentiments qui se dégagent de son ouvrage doux amère, ce que les habitués de l’auteur ne seront pas étonnés de retrouver ici.

    1. ?? je n’ai pas vu de morts dans ce roman-là… et si Tanner est un peu dépressif, il n’en est pas au point de mettre fin à ses jours…

  4. J’aime bien cet auteur, élégant, effectivement, et ses Paul, toujours un peu cassés … Ses livres sont souvent drôles, mais je viens de lire Le cas Sneidjer, plutôt plombé par contre. Je retiens ce titre qui semble être d’une tonalité plus légère.

  5. Toujours pas lu cet auteur mais à chaque fois que je le vois sur les blogs (et ça remonte), je me dis qu’il faudrait. J’ai déjà dû noter différents titres mais je vais tâcher de me souvenir de celui-ci, je pense qu’il pourrait vraiment me plaire.

  6. Je n’ai lu que 2 romans de l’auteur (Une succession et son dernier) et j’ai adoré les deux. Celui-ci bien sûr est dans ma liste depuis…pfiou, ne comptons pas! 🙂

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