Eugénie d’Antoine de Baecque

eugénie« Crétin des Alpes » n’est pas qu’un amusant juron imaginé par Hergé pour le capitaine Hadock. L’insulte s’appuie sur une réalité médicale : dans certaines parties des Alpes, les crétins ont été si nombreux qu’ils ont attiré l’attention de la science au XIXe siècle. On veut alors tout soigner, rien ne doit résister à la médecine, à l’hygiène et à l’éducation. Mais rien n’est simple et la machine humaine fait parfois de la résistance, au point de décourager les meilleures volontés. Ainsi la jeune Eugénie, arrachée à son village de Saint-Véran.

Le docteur Jean-Pierre Falret est un de ceux qui ont initié l’étude de l’aliénation mentale. En 1827, il est nommé à la Salpêtrière. C’est le couronnement de sa carrière qui va lui permettre de développer à plus grande échelle les méthodes éducatives déjà testées dans sa maison de santé de Vanves. Falret veut le bien de l’humanité, en particulier de ses idiotes qu’il souhaite soigner et éduquer. Il dirige « cent treize idiotes, enfermées, nourries, observées, classées, éduquées et, pour certaines guéries ». Il souhaite adoucir leur vie, les amener à la civilisation et à la morale (la sienne). Faire le bonheur de ses aliénées en les éduquant, même malgré elles. Ses méthodes pédagogiques sont généreuses et surtout optimistes : il n’envisage pas l’échec puisqu’il se dévoue totalement à la tâche.

Son fils aîné est devenu autiste, peut-être pour échapper à l’autoritarisme paternel. Le cadet devient donc médecin et pour se distinguer d’abord de son père, commence par détester les crétines qui lui font horreur. Mais Falret père veut faire venir les crétines des Alpes à la Salpêtrière aux côtés de ses chères idiotes et décide que son fils ira les chercher. Il les veut près de lui car il va les guérir grâce à ses méthodes et ainsi montrer au monde leur efficacité. Elles seront son fleuron puisqu’elles sont les pires, plus idiotes que les idiotes.

Falret fils part pour les Alpes accompagné de Jean Itard, celui-là même qui éduqua Victor de l’Aveyron. Ils doivent ramener trois crétines qu’ils achètent donc contre bons soins à leurs parents. Personne ne proteste, personne ne souhaite renoncer à l’argent pour garder sa progéniture. Si dans les villages, on ne maltraite pas les crétines, elles sont tout de même dans un état épouvantable, quasi livrées à elles-mêmes. Dans la famille d’Eugénie, il y a dix enfants dont trois crétins.

Eugénie a seize ans ; elle pourrait en avoir plus, en avoir moins, elle est restée la même depuis ses six ans, même taille, mêmes traits, même corps. Elle a juste forci. Ses jambes sont courtes et larges, ses mains nouées, son ventre proéminent, son crâne volumineux, sa peau rugueuse et plissée, ses pommettes saillantes, ses yeux petits, enfoncés dans les orbites, ses narines échancrées, ses lèvres épaisses et pendantes, ses abajoues marquées.

crétins des alpes

Fort des théories raciales en vogue à l’époque (on n’a encore pas idée de l’homme préhistorique), Falret fils déteste les crétines. Elles sont à la lisière de l’humanité, sans doute plus que des singes mais à peine mieux que des Africains. Elles lui répugnent et il s’indigne de cette mission mais peu à peu, il se prend d’intérêt si ce n’est de pitié pour Eugénie. Il lui offre un parapluie bleu qu’elle ne quittera plus.

Et c’est le retour à Paris, l’enfermement à la Salpêtrière. Falret père est fin prêt pour mettre en pratique sur les crétines les méthodes expérimentée sur les idiotes. Il est certain qu’à force d’éducation et de bons soins, il va les guérir. Mais les progrès tardent à se faire sentir. De fait, l’état d’Eugénie et de ses compagnes ne s’améliore pas, elles dépérissent même tandis que des voix s’élèvent contre leur enfermement. Bientôt, Marie et Laurence meurent des suites d’une thyroïdectomie tandis qu’Eugénie est exposée car de son goitre impressionnant est enfin sorti quelque chose : un seul et unique son O.

Au coeur d’Eugénie il y a une indénouable contradiction. Jean-Pierre Falret est sans doute un humaniste moderne. Il déclare : « La personne souffrant de troubles de santé mentale est d’abord une personne, sujet de droit et de devoir, capable d’intelligence et de progrès, qui a toute sa place dans le monde. » Il a consacré sa vie à des gens mentalement déficients et socialement exclus. Il veut les guérir pour qu’ils (re)trouvent une place digne. Mais il est prisonnier d’un schéma de pensée. Il est incapable d’imaginer qu’Eugénie était plus heureuse dans ses montagnes et que jamais il ne la guérira. Son but n’est pas de l’aider à vivre mieux avec sa maladie mais de la rééduquer : il croit la médecine capable de tout et n’accepte pas le handicap. Pour Jean-Pierre Falret, la médecine peut tout.

Eugénie est un roman quasi documentaire quant aux faits mais qui fait aussi une place aux émotions. Il met en scène un pionnier parmi les aliénistes, un de ces patrons de la Salpêtrière qui drainent dans leur sillage nombre de disciples admiratifs. Sur ces passionnants « médecins des fous », on lira aussi Dans la nuit de Bicêtre de Marie Didier et on attend un roman plus passionnant que Le bal des folles sur Charcot. A lire aussi cet article sur le crétinisme des Alpes.

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Eugénie

Antoine de Baecque
Stock, 2020
ISBN : 978-2-234-08653-1 – 200 pages – 18,50 €

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Eugénie d’Antoine de Baecque

4 commentaires sur “Eugénie d’Antoine de Baecque

  1. Je ne me suis jamais vraiment questionnée sur cette expression, mais c’est vrai qu’elle recouvre une réalité difficile. La médecine a toujours autant de mal à reconnaître l’échec aujourd’hui ! Un roman qui doit être passionnant, je le note.

  2. Je découvre l’origine de l’expression « crétin des Alpes » grâce à toi ! Expression dont je ne me souvenais d’ailleurs pas mais ma lecture des Tintin remonte.^^ Sur le sujet, ce roman documentaire m’a l’air ma foi très intéressant. Je serais plus tentée de le lire que Le bal des folles.

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Bonjour,
voici un article à lire sur Tête de lecture : http://yspaddaden.com/2020/10/15/eugenie-dantoine-de-baecque/