Tête de lecture

chroniques littéraires

Il était un capitaine – Bertrand Solet

Publié par le 10 mai 2013

Voici ce qu’on peut appeler sans se tromper un classique de la littérature jeunesse. Je l’ai lu en son temps et le relis aujourd’hui à la faveur de l’option « Histoire des Arts » qui me réjouit (ce qui n’est bien sûr pas le cas des élèves concernés, ceux de 3e). Il s’agit ici d’étudier les rapports entre l’Etat (la justice) et la littérature (Zola). Une bonne occasion aussi pour les élèves de découvrir cette affaire Dreyfus grâce à un livre didactique mais qui simplifie heureusement la société et la politique d’une période qui n’est plus étudiée. Ceci dit, ce livre est paru pour la première fois en 1972 et les élèves qui avaient alors quatorze ans en savaient bien plus sur l’antisémitisme en France et la colonisation que ceux qui ont quatorze ans aujourd’hui. Quelques explications préalables ne seront donc certainement pas de trop, avant lecture.

Pour faciliter la compréhension, Bertrand Solet choisit de mêler Histoire et fiction. Ainsi le héros est-il un jeune journaliste, Maxime Dumas, né d’une mère juive. Il est d’abord, comme beaucoup, persuadé de la culpabilité du capitaine Dreyfus. Puis l’obstination et la contestation des dreyfusards (dont Zola) sèmeront en lui le doute. Mais c’est seul qu’il comprendra l’antisémitisme des Français. Il est en effet amoureux de son aristocratique cousine, elle-même promise à un militaire. Les parents de la belle ne manqueront pas de lui faire sentir qu’un demi-juif n’est plus le bienvenu dans leur salon. Ils parviendront même à le faire envoyer à Madagascar, histoire de l’éloigner, où il expérimentera de très près la colonisation en marche et la grandeur de l’armée française…

Bertrand Solet plonge son lecteur dans une époque bouillonnante et surtout fervente. Les journaux, comme on le voit grâce au jeune Maxime, média très fortement politisé et engagé, sont en ébullition : ils font et défont l’opinion. Les gens s’expriment, s’écharpent, meurent pour leurs idées. Bref, les gens pensent, réfléchissent et en sont fiers. Tout le contraire d’aujourd’hui où réfléchir c’est ringard, prise de tête.

Un roman donc toujours recommandable sur le sujet, qui peut initier d’intéressantes réflexions sur l’engagement et la figure de l’intellectuel.

 

Il était un capitaine

Bertrand Solet
Hachette Jeunesse (Le Livre de Poche Jeunesse n°11), 1993 (première édition 1972)
ISBN : 2-01-020842-0 – 246 pages

Jack Maggs – Peter Carey

Publié par le 7 mai 2013

Jack Maggs est un hommage dickensien intelligent, à savoir qu’il peut se lire en ne sachant pas qu’un des personnages est un double de Dickens et que d’autres sont inspirés de héros du grand écrivain anglais. Point n’est besoin d’être un dickensien averti pour humer le parfum des Grandes espérances, même moi qui ne suis pas venue à bout de ce pavé, je l’ai senti.

Dès qu’il arrive à Londres, Jack Maggs se rend 27 Great Queen Street chez Mr Henry Phipps, mais celui-ci est absent. Mercy Larkin, servante dans la maison voisine, le voit roder et espère qu’il est là pour la place de valet de pied qui vient de se libérer chez son maître, Percy Buckle. Il n’en est rien, mais Jack Maggs se fait quand même engager car il a besoin d’une couverture : c’est un ancien forçat qui, s’il a achevé sa peine, ne peut plus poser les pieds sur la mère patrie.

Son nouveau maître, Percy Buckle est un épicier enrichi par héritage qui se pique de littérature. Il fréquente le jeune et talentueux Tobias Oates, écrivain et journaliste, mais aussi magnétiseur. Et c’est à ce titre qu’il se rapproche de Jack Maggs, dans un premier temps pour soulager un tic facial, puis pour le faire parler sous hypnose et en savoir plus sur les mystères de cet homme. Ainsi apprend-il insidieusement son passé de bagnard. Pour Tobias Oates, l’occasion est trop belle de s’introduire « dans les couloirs moisis de l’Esprit criminel » : il a bien l’intention de faire de Jack Maggs le héros de son prochain roman.

Mais Jack Maggs n’est pas un objet d’études, c’est un homme qui peut être violent et qui est revenu de Nouvelle-Galles du Sud pour retrouver celui qu’il considère comme son fils. Dans les carnets qui sont destinés à cet Henry Phipps, il raconte son enfance d’orphelin miséreux dont on fit un voleur dès l’âge de sept ans.

Bien sûr, ce roman n’est pas le premier qui s’écrit à la façon de Dickens, ni même le premier à reprendre un certain nombre de ses personnages. L’intérêt ici c’est que le créateur, Dickens, rencontre sa créature, Jack Maggs allias Magwitch, le forçat échappé. Il est ici question de création littéraire, de vampirisation d’un homme par un autre pour qu’il serve de modèle, d’appropriation malhonnête de la vie d’un tiers. L’héritage est le fil rouge du roman : plusieurs personnages voient leur vie bouleversée par la réception d’un bien, d’une idée, d’un état d’esprit. Il est clair que pour Peter Carey, c’est en trichant que l’on fait sien ce qui appartient à autrui ou à une autre classe sociale. Ainsi Oates/Dickens est un voleur et un menteur, un jeune prodige de l’écriture mais aussi un parvenu qui court après l’argent et trompe sa femme avec sa jeune belle-sœur.

Beaucoup de personnages dans ce roman, notamment des petites gens, tous mus  par des passés difficiles, souvent pauvres voire crapuleux. C’est la misère passée, ou la peur de la misère qui les motive car en ces années 1830 à Londres, elle règne et tue impunément. L’ambiance victorienne est bien là, toute en préjugés, avec des bourgeois qui doivent à tout prix tenir rang et réputation et une domesticité sournoise. Les rues sont sombres, boueuses et dangereuses à souhait ; on y abandonne les enfants, on s’y perd. Dans les grandes maisons, on s’espionne, on se venge, on se trahit. Voilà pour les emprunts au XIXe siècle auxquels s’ajoutent des thèmes dont on ne parlait pas en littérature comme l’homosexualité et l’avortement (forcément clandestin).

Avec brio, Peter Carey met en scène des personnages vivants car contradictoires, animés par l’amour et le mensonge, le dévouement et l’envie. Des êtres complexes pour une intrigue riche de plusieurs lignes narratives, qui revient sur le passé de certains et laissent entrevoir l’avenir glorieux de Tobia Oates.

Après ma déception à la lecture de Haut vol : histoire d’amour, j’avais envie de me réconcilier avec Peter Carey, un des grands écrivains australiens contemporains. C’est chose faite en ce jour anniversaire.

Peter Carey a aujourd’hui  soixante-dix ans.

 

Jack Maggs

Peter Carey traduit de l’anglais (australien) par André Zavriew
10/18 (Grands Détectives), 2000
ISBN : 2.264-03031-3 – 340 pages –

Jack Maggs, parution en Australie : 1997

 

Les aventures miraculeuses de Pomponius Flatus – Eduardo Mendoza

Publié par le 4 mai 2013

« L’enfance de Jésus telle que vous ne l’avez jamais lue » pourrait être le sous-titre de ce roman quelque peu irrespectueux. Son héros principal est Pomponius Flatus, philosophe indigent mais qui n’hésite pas à se rendre sur le terrain pour expérimenter en personne les merveilles de la Nature. Sa santé ne s’en porte que plus mal et au moment où il arrive en Galilée, c’est de diarrhée chronique dont il souffre. Il pète aussi beaucoup comme son nom l’indique.

Un crime atroce est commis alors qu’il séjourne à Nazareth : Epulon, riche citoyen juif vient d’être  assassiné. Tout désigne Joseph, charpentier de son état, comme coupable. Peu de temps avant, il a eu une violente dispute avec la victime dont il changeait la serrure de la porte, et c’est avec l’un de ses outils qu’il a été tué. Joseph est arrêté et doit être crucifié sous peu.
Le petit Jésus, fils de Joseph, demande alors à Pomponius d’enquêter et de prouver l’innocence de son père. Parce que l’enfant lui propose beaucoup d’argent, le philosophe accepte.

Réécriture du Nouveau testament, comme le fut en son temps le très irrévérencieux Voici l’homme de Michael Moorcock, Les aventures miraculeuses de Pomponius Flatus est un roman qui se lit avec un constant sourire aux lèvres. J’imagine que certains pourront s’en offusquer, mais cette adaptation iconoclaste est si maligne et drôle que le rire l’emporte. Eduardo Mendoza a recours au Nouveau Testament bien sûr, aussi retrouve-t-on des phrases, ou des tournures qui nous sont familières (« En vérité je te le dis Rabbouni », répète l’enfant Jésus). Mais il utilise aussi les évangiles apocryphes, comme il le précise en fin d’ouvrage, qui fourmillent de détails bien moins connus sur l’enfance de Jésus. Aux reprises et citations, s’ajoutent des allusions qui font mouche. Ainsi Pomponius demande à Joseph s’il comprend ses déductions concernant l’enquête. Ce à quoi Joseph répond : « Pas entièrement, mais j’ai accepté des choses plus étonnantes dans ma vie ».

L’anachronisme est aussi un procédé auquel Mendoza n’hésite pas à recourir. Ainsi est-il fait allusion au feu grégeois (qui fait défaut bien sûr) et à la physiognomonie qui pour avoir été pratiquée dans la Grèce ancienne selon Socrate, ne portait pas ce nom et ne l’était pas dans le cadre d’enquêtes criminelles. Mais il faut bien dire que Pomponius est un anachronisme à lui tout seul, son enquête tenant plus des déductions d’un Sherlock Holmes que d’un philosophe romain. Il parle cependant avec une emphase digne des plus grandes épopées et l’humour vient aussi de ce décalage.

Au-delà du simple plaisir de lecture, que nous dit Mendoza ? Qu’il ne faut pas être prompt à croire, que ce qu’on voit n’est pas forcément ce qui est. Ainsi le lecteur est-il trop rapide à reconnaître Judas dans le premier Judas rencontré, et l’apôtre Philippe dans le premier Philippe grec. Mais non, la vérité peut-être ailleurs… Il faut observer et le lecteur ne s’en prive pas à travers le regard naïf de Pomponius. A lumière de ce qui se passera ensuite, l’histoire prend bien sûr un tour tout à fait différent, et savoureux pour peu qu’on goûte ce genre d’humour. Et qu’on ne se laisse pas abuser par des paroles d’évangile.

-Dis Rabbouni, pourquoi Lazare a-t-il dit que les derniers seront les premiers ?

-Parce que c’est un imbécile.

 

D’Eduardo Mendoza sur ce blog : La ville des prodiges

 

Les aventures miraculeuses de Pomponius Flatus

Eduardo Mendoza traduit de l’espagnol par François Maspero
Seuil, 2009
ISBN : 978-2-02-098263-4 – 225 pages – 18.50 €

El asombroso viaje de Pomponio Flato, parution en Espagne : 2008