Tête de lecture

chroniques littéraires

Ce que cache ton nom – Clara Sánchez

Publié par le 5 novembre 2012

On sait les Espagnols hantés aujourd’hui encore par un passé qui n’en finit pas. Sur le thème de la mémoire et de la haine tenace, Clara Sánchez choisit d’écrire un roman sur un Républicain espagnol interné à Mauthausen durant la Seconde Guerre mondiale. Y ayant survécu avec son ami Salva, il décide de consacrer sa vie à se venger de ses tortionnaires. Quand commence Ce que cache ton nom, Julián reçoit en Argentine une lettre de Salva resté en Espagne. Tous deux sont désormais des vieillards, fatigués par une vie de traque. Mais Salva annonce à Julián qu’il vient de retrouver sur la Costa Blanca la trace du couple Christensen, à l’origine de l’extermination de milliers de Juifs norvégiens. Julián n’hésite guère : il prend l’avion, traverse l’océan et s’installe dans un hôtel de cette tranquille ville balnéaire. Car pour cette ultime traque aux nazis, Julián sera seul : Salva lui a fait envoyer sa lettre post-mortem.

Sandra, jeune femme d’une vingtaine d’années, vient elle aussi de s’installer à Dianium dans la maison de sa sœur. Elle espère vivre seule quelques temps afin de faire le point sur sa vie. Elle est enceinte mais ne se sent pas prête à vivre une vie de famille avec son compagnon. Elle rencontre un jour le charmant couple Christensen sur la plage qui lui vient en aide alors qu’elle se sent mal. De fil en aiguille, ils sympathisent et elle s’installe dans leur grande villa. Elle rencontre leurs amis, allemands pour la plupart.

Le lecteur sait bien sûr qu’elle est tombée dans un nid de nazis. Sandra ne tarde pas à le savoir également puisque Julián s’arrange pour la rencontrer et lui expliquer ce qu’il en est de ses nouveaux amis. A partir de là, le suspens s’installe. Ou devrait s’installer : que va devenir Sandra ? Se fera-t-elle piéger par les anciens nazis. Julián, tout vieux qu’il soit, va-t-il les éliminer ou les dénoncer avant ? Un thriller psychologique, comme annoncé en quatrième de couverture, aurait été le bienvenu. Or, c’est plus l’ennui que l’inquiétude qui s’est assez vite installé. Les journées de Sandra avec les Christensen se suivent et se ressemblent, et Julián ne fait rien d’autre qu’observer tous ces nazis et discuter avec Sandra. C’est assez long, voire fastidieux.

Si le personnage de Julián est plutôt bien vu, même si on a assez de mal à envisager comment il a passé ces cinquante dernières années à traquer les nazis, celui de Sandra est terriblement superficiel, ce qui ne facilite pas la lecture. Dans une optique globale, je comprends bien que cet épisode a pour but de faire murir cette jeune femme plutôt insouciante et irresponsable à la base, mais je l’ai trouvée frivole tout du long. Certaines scènes m’ont semblé artificielles, comme quand Sandra embrasse Alberto et que ce simple baiser la rend totalement folle amoureuse de cet homme mystérieux. Elle se comporte de façon assez peu crédible pour une jeune femme enceinte de vingt-cinq ans. Surtout, j’ai trouvé son évolution très stéréotypée.

Par ailleurs, ce roman aurait pu donner lieu à des interrogations profondes qui ne sont qu’à peine esquissées : l’oubli ou le pardon sont-ils possibles pour des crimes contre l’humanité ? Qu’est-ce que vivre une vie de haine et de vengeance ? Y a-t-il une rédemption possible pour les criminels de guerre ? Clara Sánchez a choisi la facilité en campant ses nazis comme des hommes et des femmes qui n’éprouvent aucun regret. Il aurait été bien plus intéressant d’incarner des personnages touchés par le remords et obligés de vivre avec leurs crimes. Dans ce cas, quelle serait la position des traqueurs de nazis comme Julián ?

Un roman bien peu profond pour des thèmes si graves.

 

Ce que cache ton nom

Clara Sánchez traduite de l’espagnol par Louise Adenis
Marabout, 2012
ISBN : 978-2-501-07647-0 – 441 pages – 19.90 €

Lo que esconde tu nombre, parution en Espagne : 2010

Le combat ordinaire – Manu Larcenet

Publié par le 2 novembre 2012

Marco, jeune photographe, n’a plus envie de rien : plus de photos, plus de psy, plus d’agitation.. Se retrouver seul dans sa maison loin de tout avec son chat méchant, voilà ce qu’il lui faut. C’est qu’il n’est pas bien dans sa peau Marco (depuis longtemps sujet à des crises d’angoisse), avec son père qui se meurt de la maladie d’Alzheimer. De temps en temps, il rend visite à son frère « Georges » avec qui il peut encore se conduire comme un adolescent et fumer de gros pétards en jouant aux jeux vidéo jusqu’à pas d’heure. Mais voilà que la femme de « Georges » est enceinte… ça qui tombe mal pour Marco qui vient de rencontrer Emilie, jeune et jolie vétérinaire qui s’installerait bien chez lui, puis qui, le temps passant, ferait bien un enfant… Mais le père de Marco s’est suicidé et il n’arrive pas à faire face à la solitude de sa mère et à ses propres souvenirs.

Pourtant, Marco se trouve confronté au passé. A celui de son père à travers des carnets qu’il découvre, et à celui de toute une région et de ses habitants à travers des photos qu’il fait des travailleurs des chantiers navals en pleine mutation. Avec les hommes de l’atelier 22, les collègues de son père, il retrouve son enfance et le goût du travail, mais découvre aussi la précarité de leurs vies si rudes dédiées au travail. Les photos donnent lieu à une exposition parisienne, puis à un livre : la notoriété de Marco s’accroît.  Mais une autre figure du passé hante Marco : il se lie d’amitié avec un vieil homme, son voisin, avant de découvrir que celui-ci a torturé des gens en Algérie. Il coupe les ponts avec lui, mais Emilie le force à s’interroger sur la pertinence de son jugement : qui est-il lui pour juger des choix d’autrui ? Tout ce temps passé dans le regret ne compte-t-il donc pour rien ?

Sous bien des aspects, Marco ressemble à Manu, le héros de la série Le retour à la terre : exilé à la campagne, immature, dépressif, son indécision constante est attachante. Mais alors que Le retour à la terre est une série essentiellement comique, faite de petites scènes de la vie quotidienne, Le combat ordinaire déroule une histoire parfois tragique. La planche qui suit l’annonce du suicide paternel est muette, elle ne montre que des visages, ceux des collègues, et elle est triste à pleurer, juste parfaite, l’émotion sans un mot.

C’est qu’il maîtrise l’image Larcenet, elle dit la tristesse, la mort, la fatigue d’une vie, le renoncement. Tout ça sans drame, car la tonalité générale est légère grâce à ce personnage de jeune adulte fragile, paumé, hyper sensible. Ordinaire Marco oui, comme tout le monde, comme vous, comme moi, même si je ne suis pas un homme de trente ans. C’est là le grand talent de Larcenet, rendre proche un personnage pourtant si différent tout simplement parce qu’il est essentiellement humain.

A travers une chronique à la fois intime et sociale, Le combat ordinaire construit un homme dans une société en mutation qui peine à prendre en charge son passé. Il y a aussi quelque chose de la difficulté pour un homme d’être au monde, c’est à la fois tendre et troublant.

 

 

De Manu Larcenet sur ce blog : Le retour à la terreBlast / 1

 

Tome 1 : Le combat ordinaire, Dargaud, 2003
Tome 2 : Les quantités négligeables, Dargaud, 2004
Tome 3 : Ce qui est précieux, Dargaud, 2006
Tome 4 : Planter des clous, Dargaud, 2008

Nécropolis – Herbert Lieberman

Publié par le 30 octobre 2012

Nécropolis invite le lecteur à une plongée intégrale dans l’univers de la morgue de New York. A travers le quotidien de Paul Konig, le médecin chef de l’Institut médico-légal, on suit jour et nuit l’activité de cette ville des morts qui jamais ne s’arrête. Car depuis longtemps, Paul Konig n’a plus de vie privée ou familiale, il passe ses journées à l’Institut, ses nuits aussi souvent, et le week-end quand il peut.

Paul Konig fait figure d’autorité : c’est une sommité dont l’avis est demandé, respecté et bien sûr contesté par tous ceux qui cherchent à déboulonner sa statue bien trop imposante qui fait de l’ombre aux ambitieux. Lui-même est un homme autoritaire, colérique mais méthodique à l’extrême et hyper consciencieux. Il est l’âme et le cœur de l’institut, il en a la charge, mais le poids pèse de plus en plus sur les épaules de ce sexagénaire surmené.

Plusieurs affaires l’occupent au moment où nous le rencontrons, en avril 1974. La plus grave, celle qui risque de lui coûter son poste : une autopsie bâclée par un médecin de son service est contestée, il faut ouvrir le cercueil et couvrir ledit médecin car Konig endosse toutes les responsabilités, même si la faute est intentionnelle et provient de celui qui cherche à prendre sa place. Par ailleurs, Konig est tout entier absorbé par les morceaux de corps humains retrouvés dans le fleuve : bras, troncs, jambes… il ne sait même pas au départ à combien de corps il a affaire et comme il n’y a pas de tête et que le meurtrier s’est arrangé pour rendre toute identification impossible, le sexe est aussi inconnu. Un vrai puzzle dont la méticulosité du médecin-chef viendra à bout.

A l’habituel labeur professionnel s’ajoutent des problèmes d’ordre personnel : la fille de Konig, Lolly, a disparu. Depuis longtemps, Lolly s’est éloignée de ce père toujours absent, autoritaire, imposant, intransigeant. Ils n’ont jamais été proches, et le fossé s’est creusé depuis la mort de la femme de Konig, peu de temps auparavant. Mais avec l’âge, l’impression d’avoir raté quelque chose se fait de plus en plus sentir et Konig s’en veut. Plus encore lorsqu’il devient certain que Lolly est prisonnière d’une bande de sadiques qui la font hurler au téléphone pendant la nuit. Le commissaire Haggard, vieille connaissance de Konig, se charge personnellement de l’enquête.

Paul Konig est un personnage très antipathique, froid. On comprend à la fois pourquoi sa fille, une artiste peintre sensible, s’est éloignée de lui et pourquoi ses pairs et collègues l’admirent et le jalousent. L’écriture de Herbert Lieberman est à l’avenant du personnage : froide, précise, méticuleuse. Certaines descriptions ou conversations entre médecins sont quasi incompréhensibles tant elles empruntent au jargon médical et pourtant, c’est ainsi que l’auteur construit une poétique adaptée au personnage et au propos. Il émane de ces étalages de viscères et d’os une sorte de perfection surréaliste et incompréhensible au profane, mais fascinante. Fascination certes morbide mais primordiale, puisqu’il s’agit d’humains même si depuis toutes ces années Konig s’emploie à ne plus voir dans ces corps que des morceaux de chair.

Au-delà, ce roman a bien sûr une valeur documentaire considérable sur le quotidien d’un institut médico-légal et le travail des enquêteurs, et ce avant la possibilité de recherche sur l’ADN, les bases de données informatiques et la télécommunication portable.

Une passionnante lecture commune en compagnie de Plume.

 

Nécropolis

Herbert Lieberman traduit de l’anglais par Maurice Rambaud
Points, 1995
ISBN : 2-02-025920-6 – 505 pages

City of the Dead, parution aux Etats-Unis : 1976